Résumé exécutif
La dixième édition de VivaTech, tenue à Paris du 17 au 20 juin 2026, a confirmé la capacité de la France à convoquer la tech mondiale, de Jeff Bezos à Narendra Modi, autour d'un récit présidentiel de souveraineté retrouvée. L'examen des séries longues conduit toutefois à distinguer la scène de l'inventaire. Les levées de la French Tech ont reflué à 7,39 milliards d'euros en 2025, en retrait du sommet de 13,5 milliards de 2022, et cette quasi-stabilité tient à la seule opération de Mistral AI : sans elle, le repli aurait approché 26 %. Pendant que les financements progressaient d'environ 38 % aux États-Unis, la France décrochait en valeur relative, et 55 % du capital levé par ses start-up en 2025 provenait de fonds américains.
Le sommet Choose France 2025 a annoncé un montant record de 93 milliards d'euros, presque exclusivement consacrés à des centres de données dont la propriété et la technologie procèdent d'acteurs non européens. Au même moment, le rapport de la Cour des comptes du 31 octobre 2025 établit que 70 à 80 % du marché cloud européen reste capté par trois fournisseurs américains, la part européenne ayant reculé de 27 % en 2017 à environ 15 % en 2025. La dépendance se loge ainsi dans l'infrastructure quotidienne, loin des scènes.
Ce dossier soutient, à titre de pari éditorial, que la séquence consolide un récit davantage qu'elle ne corrige les déterminants de la dépendance. Il en tire trois leviers, ordonnés sur la trajectoire du rapport Draghi : réorienter la commande publique et l'épargne vers les acteurs souverains, financer la couche matérielle et le calcul, et achever l'union des marchés de capitaux pour retenir les champions avant leur rachat.
Le 18 juin 2026, sur la scène principale de Paris Expo Porte de Versailles, Emmanuel Macron prend la parole à VivaTech pour la dernière fois revêtu de l'écharpe présidentielle. La dixième édition du salon, placée sous l'intitulé « Impact, Not Illusion », a réuni quelque 15 000 jeunes pousses, 4 200 exposants et une soixantaine de pavillons nationaux, et fait défiler en quatre jours Jeff Bezos, Narendra Modi, Yann LeCun et Arthur Mensch [1][2]. La puissance de convocation est réelle, et nul ne la conteste sérieusement. La question que ce dossier se propose d'instruire est d'un autre ordre : que mesure-t-on lorsqu'on cesse de compter les visiteurs pour examiner les comptes ? Entre la scène, qui produit un récit cohérent de souveraineté technologique retrouvée, et l'inventaire, qui enregistre une dépendance structurelle persistante et un décrochage relatif des financements, l'écart est suffisamment large pour mériter d'être documenté sans complaisance. L'hypothèse de lecture retenue ici est que VivaTech fonctionne moins comme l'indicateur d'une puissance acquise que comme le théâtre où l'Europe, et la France en particulier, tentent de se convaincre qu'elles existent encore dans la course à l'intelligence artificielle. Cette hypothèse n'impute aucune intention de dissimulation à un acteur déterminé ; elle décrit un effet de dispositif, et elle reste, à ce stade, un pari éditorial qu'il faut confronter aux objections les plus solides.
Une décennie de spectacle : la fabrique d'un rituel
L'événement créé en 2016 par Publicis et le groupe Les Échos a connu une trajectoire d'expansion continue. La fréquentation est passée d'environ 45 000 visiteurs lors de la première édition à plus de 180 000 en 2025, venus de cent soixante et onze pays, soit une multiplication par quatre en dix ans, le nombre d'investisseurs présents ayant pour sa part été, selon les organisateurs, multiplié par douze [3]. La montée en gamme de l'affiche raconte ce changement de statut : en 2016, le salon cherchait encore à établir que Paris pouvait accueillir un grand rendez-vous technologique international ; en 2026, il fait monter sur scène l'un des hommes qui ont façonné l'économie numérique mondiale [3]. Pour Emmanuel Macron, le salon constitue depuis l'origine un rendez-vous privilégié, un lieu où la mise en scène de la « startup nation » trouve son décor le plus favorable.
L'édition anniversaire a livré sa moisson d'annonces industrielles, présentées comme autant de preuves de la souveraineté en marche. Bull et Foxconn ont fait savoir que des serveurs d'IA Nvidia de la plateforme Vera Rubin seraient assemblés et validés à l'usine Bull d'Angers, avec un investissement initial de 120 millions d'euros [4]. La France a par ailleurs acquis un ordinateur quantique auprès de la société française Alice & Bob, et la Région Île-de-France a noué un partenariat associant le fournisseur cloud Scaleway, le fondeur VSORA et l'éditeur ZML pour bâtir une chaîne « de la puce au cloud » [1][4]. Ces opérations sont tangibles et leur portée n'est pas nulle. Il convient toutefois de noter qu'une part de la matière concrète exposée demeure du registre de la démonstration : l'assemblage de serveurs dont l'architecture, la propriété intellectuelle et l'accélérateur graphique relèvent d'acteurs américains illustre, autant qu'il la corrige, la position française dans la chaîne de valeur. La scène montre des gestes industriels ; elle ne dit pas, à elle seule, qui contrôle la pile.
L'inventaire derrière la vitrine : une French Tech qui décroche en relatif
Passé le seuil du salon, les séries longues racontent une histoire moins linéaire que le récit de scène. Les investissements en capital-risque dans les start-up françaises sont passés, selon le chiffrage d'EY relayé à l'occasion du salon, de 2,1 milliards d'euros en 2016 à 7,3 milliards en 2025 : la progression décennale est indéniable, et la directrice générale de France Digitale concède elle-même que « sur les dix ans, le bilan est quand même positif » [5]. Mais cette lecture ascendante masque une inflexion récente. D'après le baromètre EY, les levées de la French Tech ont reculé pour atteindre 7,39 milliards d'euros en 2025, contre 7,77 milliards en 2024 et 8,32 milliards en 2023, le nombre d'opérations refluant de 723 à 618, et l'ensemble demeurant très en retrait du sommet de 13,5 milliards atteint en 2022 [6][7]. Surtout, l'écosystème doit cette quasi-stabilité à une seule opération : sans la levée de 1,7 milliard d'euros de Mistral AI, le repli aurait avoisiné 26 % [6]. La locomotive cache l'essoufflement du convoi.
Le décrochage prend son sens lorsqu'on replace la France dans le mouvement mondial. Sur une période récente, les levées ont progressé d'environ 38 % aux États-Unis quand elles refluaient en France, et l'essentiel de la croissance mondiale du capital-risque a été capté par le marché américain [8]. La bascule se lit jusque dans la structure du financement national : en 2025, les fonds américains ont participé à des tours représentant 55 % du capital levé par les start-up françaises [8].
Deux signaux plus discrets confirment cette tendance. L'accélérateur britannique Entrepreneur First a fermé son bureau parisien en octobre 2025 pour se recentrer sur son programme américain. Et, sur les quarante-sept licornes françaises recensées fin 2025, un bilan sectoriel estime qu'une dizaine ne vaudraient plus un milliard de dollars au regard de leurs dernières valorisations [8]. Le palmarès, lui aussi, demande à être inventorié plutôt que récité.
Le « tapis rouge » : VivaTech et Choose France, dispositifs d'attraction du capital étranger
La mise en regard la plus instructive n'oppose pas la France à ses concurrents, mais le récit de souveraineté aux capitaux qui irriguent son sol. Le sommet Choose France 2025, tenu le 1er juin au château de Versailles, a totalisé un montant présenté comme record de 93 milliards d'euros d'engagements, dépassant à lui seul le cumul des huit éditions précédentes [10]. La quasi-totalité des annonces structurantes concerne des infrastructures de calcul, dont le détail est repris ci-dessous, et leur capital est très majoritairement étranger : le japonais SoftBank a par exemple engagé jusqu'à 75 milliards d'euros dans des centres de données, pour une large part dans les Hauts-de-France à l'horizon 2031 [10].
L'État réussit là une opération d'attractivité dont l'efficacité est mesurable. Mais l'effet de structure mérite d'être nommé sans pathos : le sol français accueille des data centers dont la propriété, l'exploitation et, pour partie, la technologie relèvent d'acteurs non européens. L'attractivité se paie en hébergement plus qu'en maîtrise.
Cette attractivité se déploie dans un rapport de forces très inégal. La stratégie nationale pour l'IA mobilise environ 2,5 milliards d'euros au titre de France 2030, et le Sommet pour l'action sur l'IA de février 2025 a permis d'annoncer 109 milliards d'euros d'investissements privés, pour la plupart pluriannuels [9][11]. Pour la seule année 2026, les quatre principaux hyperscalers américains prévoient quant à eux de consacrer à l'IA de l'ordre de 500 à 600 milliards de dollars, soit une somme comparable au produit intérieur brut trimestriel de la France [11]. Ces grandeurs ne sont pas directement commensurables, puisqu'elles mêlent dépense publique, promesses pluriannuelles et dépense en capital annuelle, et les juxtaposer dans un même graphique produirait une fausse précision. L'ordre de grandeur, lui, demeure parlant. L'expression de « tapis rouge », pour imagée qu'elle soit, ne se veut pas un réquisitoire : elle nomme un rapport de forces capitalistique mesurable, non une intention prêtée à quiconque.
La dépendance structurelle : le cloud, angle mort de la souveraineté
Si la vitrine pouvait n'être qu'un effet de communication sans conséquence, l'examen de la couche cloud suffirait à rappeler que la dépendance se loge dans l'infrastructure quotidienne, loin des scènes. Le rapport de la Cour des comptes publié le 31 octobre 2025 établit que 70 à 80 % du marché cloud européen est contrôlé par trois acteurs américains, Amazon Web Services, Microsoft Azure et Google Cloud [12]. La trajectoire est défavorable : la part des fournisseurs européens dans ce marché serait passée d'environ 27 % en 2017 à 16 % en 2021, et se situerait autour de 15 % en 2025, selon les données de Synergy Research Group reprises par plusieurs analyses sectorielles [14]. En France, les hyperscalers américains concentrent plus de 65 % des dépenses cloud, et début 2024, 71 % des entreprises françaises déclaraient préférer recourir à des solutions américaines [12][13]. Aucun des discours sur la souveraineté numérique n'a, à ce jour, inversé cette pente.
La dépendance ne tient pas seulement à des parts de marché : elle engage la maîtrise juridique des données. L'hébergement des données de santé de millions de Français sur Microsoft Azure depuis 2019, à travers le Health Data Hub, demeure le cas le plus souvent cité pour illustrer la difficulté de l'État à se conformer à ses propres injonctions de souveraineté, même si le remplacement d'Azure par un acteur national est désormais engagé [12][14]. Les montages de « cloud de confiance », par lesquels une coentreprise franco-américaine opère la technologie d'un éditeur d'outre-Atlantique, soulèvent une objection répétée : dès lors que la pile technologique sous-jacente provient d'un fournisseur américain, la condition d'absence d'interférence d'un pays tiers, exigée par les niveaux les plus élevés de qualification, devient malaisée à satisfaire [14]. Cette « souveraineté de marque » a d'ailleurs été relativisée par l'aveu, formulé en août 2025, selon lequel Microsoft ne pouvait garantir que le droit américain ne primerait pas, en dernier ressort, sur les protections contractuelles locales [15]. L'extraterritorialité du Cloud Act et de la section 702 du FISA n'est pas une hypothèse d'école : elle constitue la condition juridique dans laquelle s'inscrit l'essentiel des données traitées sur le territoire.
Mistral, le contre-exemple ambigu
Le récit de souveraineté possède néanmoins un point d'ancrage réel, et il serait malhonnête de l'escamoter. Mistral AI a bouclé en septembre 2025 une série C de 1,7 milliard d'euros portant sa valorisation autour de 11,7 milliards, devenant la première décacorne française et l'entreprise d'IA la plus valorisée d'Europe [16]. Sa structure de capital contredit le procès en vassalité le plus expéditif : les fondateurs détiendraient environ 35,5 % du capital et les investisseurs français, Bpifrance compris, un peu plus de 27 %, soit un total national avoisinant 62,6 %, loin d'une prise de contrôle étrangère [17]. L'entrée du néerlandais ASML, à hauteur de 1,3 milliard d'euros pour près de 11 % du capital, ancre par ailleurs l'entreprise dans la chaîne de valeur des semi-conducteurs européens [16].
La nuance se loge dans les couches inférieures de la pile. La dépendance au calcul demeure entière : c'est Nvidia qui contrôle l'approvisionnement en accélérateurs, et le partenariat noué de longue date avec Microsoft Azure pour la capacité de calcul a fait l'objet d'un examen de la Commission européenne [24]. La trajectoire récente l'illustre : pour réduire sa dépendance à Azure, Mistral a contracté une dette de l'ordre de 722 millions d'euros afin de financer un cluster de 13 800 processeurs graphiques Nvidia en Essonne [18]. Le matériel reste américain quand bien même le capital est français, et la présence de Jensen Huang aux côtés d'Emmanuel Macron et d'Arthur Mensch en 2025, pour célébrer un projet de centre de données près de Paris, donne à voir la nature réelle de l'attelage [19]. Mistral n'est donc ni le trompe-l'œil que dénonceraient ses détracteurs, ni le champion pleinement souverain que célèbre la scène : c'est une réussite authentique dont l'autonomie demeure conditionnée, sur la couche matérielle, par des acteurs non européens.
Contre-arguments : ce que la vitrine accomplit réellement
La lecture critique qui précède appelle, pour être tenue, la confrontation avec ses objections les plus sérieuses, présentées loyalement avant d'être discutées.
La première objection conteste l'idée même de décrochage. Sur la décennie, la France a triplé ses levées de capital-risque, conserve une place sur le podium européen avec environ 7,8 milliards d'euros levés en 2025, devant ou au coude à coude avec l'Allemagne, et a vu naître un écosystème dense que la seule comparaison avec les États-Unis, dont la puissance financière est structurellement hors d'atteinte pour tout pays européen pris isolément, tend à dévaloriser injustement [5][8]. L'attractivité mesurée par Choose France traduit, dans cette lecture, un avantage compétitif durable, en particulier l'électricité décarbonée et pilotable qui rend le territoire favorable à l'implantation de centres de données, atout que le président de Microsoft a explicitement cité pour justifier ses investissements. Cet argument est solide et doit être concédé : la dynamique existe, elle est réelle dans l'image et mesurable dans les chiffres.
La deuxième objection rappelle que l'essentiel de l'édifice préexiste à la séquence présidentielle : la Banque publique d'investissement a été créée en 2013, les visas pour entrepreneurs sous la présidence précédente, et Station F a ouvert quelques semaines après l'élection de 2017 sur un financement privé. Attribuer à un seul mandat le mérite ou la responsabilité de la trajectoire reviendrait à commettre la même personnalisation que celle reprochée à la scène. L'objection est juste, et elle invite à parler de continuité d'une politique d'offre plutôt que de rupture.
La portée de ces objections reste cependant circonscrite. Reconnaître la progression décennale n'efface pas l'inflexion de 2022 ni la dépendance de la quasi-stabilité de 2025 à une opération unique. Reconnaître l'avantage énergétique n'annule pas le constat que cet avantage attire des infrastructures dont la maîtrise échappe largement au pays. La synthèse formulée par l'écosystème lui-même paraît, à cet égard, la plus exacte : un bilan « positif dans les chiffres, réel dans l'image, insuffisant dans la profondeur » [5]. Le point noir récurrent, désigné par les acteurs eux-mêmes, n'est ni le talent ni la création d'entreprises, où la France excelle, mais le passage à l'échelle, le financement late-stage et la commande publique, c'est-à-dire la capacité de l'État à orienter ses propres achats vers les acteurs nationaux, faiblesse identifiée de longue date et jamais corrigée [5][20].
Trois leviers pour réduire la dépendance technologique
Le diagnostic qui précède, que l'on pourrait résumer par l'image d'un déni technologique à condition de n'y voir aucun procès d'intention, n'a de valeur que s'il débouche sur des correctifs assignables. Le cadre le plus exigeant disponible reste le rapport remis par Mario Draghi à la présidente de la Commission européenne en septembre 2024, qui chiffre entre 750 et 800 milliards d'euros par an, soit près de 4,7 % du produit intérieur brut de l'Union, l'investissement supplémentaire nécessaire entre 2025 et 2030 pour combler le retard d'innovation, et qui rappelle que 80 % des produits et services numériques utilisés en Europe sont fournis par des acteurs étrangers [21][22]. Les trois leviers proposés ici se rangent sous cette trajectoire et répondent chacun à l'une des faiblesses françaises établies plus haut : la commande publique, la dépendance matérielle et le financement du passage à l'échelle.
Réorienter la commande publique et l'épargne vers les acteurs souverains
Mécanisme : instaurer, pour les marchés publics portant sur le cloud et les services numériques sensibles, une préférence effective au profit des offres qualifiées SecNumCloud, et flécher une fraction de l'épargne réglementée et de l'assurance-vie vers des fonds de capital-développement nationaux, dans le prolongement élargi du dispositif issu du rapport Tibi.
Effet attendu : susciter une demande solvable et durable pour les fournisseurs européens, dont la part de marché s'érode faute de débouchés autant que de technologie, et retenir sur le territoire les entreprises parvenues au stade où elles sont aujourd'hui rachetées ou expatriées.
Limite reconnue : une préférence d'achat se heurte aux règles du marché intérieur et de la commande publique, et comporte le risque d'entretenir des acteurs protégés plutôt que compétitifs ; son efficacité suppose une exigence de performance assortie d'une clause de revoyure, faute de quoi elle subventionnerait la rente.
Financer la couche matérielle et le calcul plutôt que le seul hébergement
Mécanisme : concentrer l'effort public et européen sur la partie de la chaîne de valeur où la dépendance est la plus aiguë, le calcul et les semi-conducteurs, en mutualisant des capacités de calcul souverain à l'échelle européenne et en soutenant les rares acteurs de la pile « de la puce au cloud », du fondeur à l'éditeur, plutôt qu'en multipliant les centres de données dont la technologie demeure importée.
Effet attendu : desserrer le goulet d'étranglement matériel qui conditionne l'autonomie de l'ensemble des modèles, Mistral compris, et convertir l'avantage énergétique français en maîtrise industrielle plutôt qu'en simple terrain d'accueil.
Limite reconnue : le retard sur les accélérateurs graphiques est profond, les montants requis se comptent en dizaines de milliards et l'horizon est long ; un soutien mal calibré financerait l'assemblage de composants étrangers sans en acquérir la propriété intellectuelle, reconduisant la dépendance sous une apparence industrielle.
Achever l'union des marchés de capitaux et le statut d'entreprise européenne
Mécanisme : mettre en œuvre les recommandations institutionnelles du rapport Draghi, à savoir l'unification du droit des sociétés par un statut d'« entreprise européenne innovante », l'approfondissement d'un marché des capitaux continental capable de mobiliser l'épargne abondante des ménages européens, et la création d'une agence de financement de l'innovation de rupture sur le modèle des agences américaines.
Effet attendu : combler le déficit de financement de fin de cycle qui pousse les fondateurs vers la Silicon Valley, et offrir aux champions un marché de capitaux assez profond pour qu'une décacorne demeure européenne sans recourir massivement à des fonds étrangers.
Limite reconnue : ces réformes relèvent du temps long et d'un compromis politique difficile, l'émission de dette commune suggérée par le rapport ayant concentré les réserves de l'Allemagne et des Pays-Bas, et la situation budgétaire française restreignant sa capacité à en porter le coût ; un an après le rapport, l'essentiel de ses propositions de financement demeurait à l'état de résolution parlementaire [23].
Lecture : la scène et l'inventaire ne mesurent pas la même chose
Le titre officiel de l'édition 2026, « Impact, Not Illusion », formule à son insu la tension qui traverse l'événement. La scène produit un impact réel sur les perceptions, sur l'image du pays auprès des investisseurs et sur la confiance d'un écosystème ; elle ne produit pas, par elle-même, la maîtrise des couches sur lesquelles repose la souveraineté revendiquée. L'écart entre les deux ne procède d'aucune volonté de tromperie attribuable à un acteur identifié ; il résulte d'un dispositif où la communication politique, l'attractivité financière et la dépendance industrielle s'alimentent mutuellement, chacune renforçant la vraisemblance du récit sans en garantir le contenu. C'est en cela que l'image du miroir aux alouettes garde, à condition de ne pas la durcir en verdict, une valeur descriptive : l'éclat de la scène capte l'attention au moment précis où les indicateurs de fond, financement relatif, parts de marché du cloud, contrôle du matériel, appelleraient un examen plus sobre.
Ce dossier assume, pour finir, son positionnement : il tient pour un pari éditorial, et non pour un fait établi, l'idée que la séquence VivaTech sert davantage la consolidation d'un récit qu'elle ne corrige les déterminants de la dépendance. Ce qui relèverait d'une correction effective ne tient pas au spectacle mais aux trois leviers exposés plus haut, dont aucun ne se décide sur une scène de salon. Tant que ces leviers demeurent moins mobilisés que les scènes, l'inventaire continuera de diverger de la vitrine, et la France restera, selon la formule la plus mesurée, le pays qui sait convoquer la puissance technologique mieux qu'il ne sait la détenir.
Note méthodologique et sources
Les montants de levées de fonds proviennent du baromètre annuel du cabinet EY, dont le périmètre couvre les start-up de la French Tech ; ils ne sont pas strictement comparables aux séries publiées par d'autres cabinets (KPMG retient par exemple un montant de 11,9 milliards d'euros pour 2022, contre 13,5 milliards chez EY), raison pour laquelle une seule source a été conservée par graphique. Les parts de marché cloud reposent sur les données de Synergy Research Group et sur le rapport de la Cour des comptes du 31 octobre 2025. Les engagements de Choose France 2025 sont repris du communiqué du ministère de l'Économie et de la couverture de l'événement ; il s'agit d'annonces, dont la réalisation s'étale sur plusieurs années et reste à confirmer. Les ordres de grandeur relatifs aux dépenses d'investissement des hyperscalers sont des prévisions d'entreprises pour l'exercice 2026. La structure de capital de Mistral AI est rapportée par une analyse de presse de 2026 et susceptible d'évoluer à chaque tour de table. Les chiffrages attribués au rapport Draghi sont les estimations propres du rapport, dont le calendrier et l'ampleur ont été contestés et dont la mise en œuvre financière demeure, à ce jour, partielle.
[1] Région Île-de-France, « VivaTech 2026 : 10 ans d'innovation et 5 annonces pour l'avenir », juin 2026.
[2] ActuIA, couverture en direct de VivaTech 2026, 17 juin 2026.
[3] Informatique News, « VivaTech fête ses 10 ans : le bilan d'une décennie tech », juin 2026.
[4] Android DZ, « VivaTech 2026 : le bilan des deux premiers jours », juin 2026.
[5] VU Magazine, « VivaTech : la French Tech dresse le bilan de Macron », 19 juin 2026 (chiffrage EY de Franck Sebag ; déclaration de Maya Noël, France Digitale).
[6] Le Monde Informatique, « Les investissements dans les start-up IT françaises dévissent en 2025 », janvier 2026 (baromètre EY 2025).
[7] E-DEV Multimedia, « Levée de fonds French Tech 2025 », janvier 2026 (record EY de 13,5 Md€ en 2022).
[8] Clubic, « French Tech 2025 : les fondateurs partent à San Francisco, les fonds français décrochent », mai 2026.
[9] Ministère de l'Économie, « IA : des investissements records annoncés lors du Sommet Choose France 2025 ».
[10] Franceinfo, « Investissements massifs dans l'IA, nouveaux sites Amazon… les principales annonces du sommet Choose France », juin 2025.
[11] Contrepoints et L'Usine Digitale, sur les dépenses d'investissement IA des hyperscalers en 2026, février 2026.
[12] Cour des comptes, rapport du 31 octobre 2025 sur le cloud, repris par diverses synthèses sectorielles.
[13] Silicon.fr, « Les Benchmarks de l'IT 2026 : les plateformes cloud », avril 2026.
[14] Tech-insider.org, « Souveraineté numérique : l'UE face au cloud américain », 2026.
[15] The Register, sur l'admission de Microsoft relative à la souveraineté des données, août 2025.
[16] Scala Patrimoine et Aivancity, sur la série C de Mistral AI et l'entrée d'ASML, septembre 2025.
[17] Clubic, « Mistral AI : souveraine aujourd'hui, mais pour combien de temps ? », avril 2026.
[18] Calipia, sur le financement par la dette du cluster GPU de Mistral, mars 2026.
[19] Bismarck Analysis, sur la relation Nvidia-Mistral, janvier 2026.
[20] Frenchweb, sur les limites du passage à l'échelle et la commande publique, 2018.
[21] Mario Draghi, « The future of European competitiveness », rapport à la Commission européenne, septembre 2024.
[22] Touteleurope.eu, synthèse du rapport Draghi (dépendances numériques, part des fournisseurs étrangers).
[23] Parlement européen, résolution sur le financement de la compétitivité et l'union des marchés des capitaux (rapport Draghi), adoptée le 10 septembre 2025.
[24] The Media Leader et Brief IA, sur le partenariat Mistral-Microsoft Azure et son examen par la Commission européenne.