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Start-up Nation, le bilan d'une décennie : un financement public de l'amont, une captation de valeur de l'aval

La France a appris à faire naître des start-up. Elle sait désormais les financer, les accompagner et les mettre en scène. Mais sait-elle encore retenir la valeur qu’elles produisent ? Derrière le succès affiché de la Start-up Nation se dessine un déséquilibre plus discret : l’argent public supporte le risque initial, tandis que le cloud, le capital de croissance et les sorties financières restent largement captés par des acteurs étrangers.

Par Sylvain Rutten22 juin 2026

Résumé exécutif

En treize ans, la France a fait de la start-up un instrument de politique publique d'une rare continuité. Le label French Tech, officialisé en 2013, l'opérateur Bpifrance, créé par la loi du 31 décembre 2012 et installé en 2013, le plan France 2030 doté de 54 milliards d'euros, l'initiative Tibi qui oriente l'épargne institutionnelle vers la technologie : l'État a constitué une chaîne de financement complète, et il revendique des résultats tangibles en emplois et en entreprises. VivaTech, dont la dixième édition s'est tenue à Paris du 17 au 20 juin 2026 devant plus de 200 000 visiteurs, en est devenue la vitrine annuelle.

L'examen du bilan ne conduit pas au verdict d'un échec, ni à celui d'une dépossession totale, deux lectures que les chiffres démentent. Il conduit à une proposition plus étroite, et plus solide : l'effort public se concentre à l'amont, là où le risque est le plus élevé, tandis que les trois couches susceptibles de capter une valeur durable se situent à l'aval. Pour deux d'entre elles, l'infrastructure et le capital de croissance, la captation extra-européenne se mesure ; pour la troisième, les sorties, elle est fortement indiquée sans être exhaustivement chiffrée. La dépense d'exploitation des jeunes pousses alimente une rente d'infrastructure américaine, le calcul et le stockage représentant le deuxième poste de charges des entreprises technologiques et les hyperscalers concentrant les deux tiers du marché français du cloud. Les tours de financement tardifs sont structurés par des fonds étrangers, le capital-risque européen ne pesant qu'environ 5 % du marché mondial. Les sorties, enfin, se font par rachat, par relocalisation ou sur des places étrangères : quarante des cent quarante-sept licornes européennes nées entre 2008 et 2021, soit environ 27 %, ont transféré leur siège, le plus souvent aux États-Unis. L'institution qui devrait incarner cette fonction quasi-régalienne de captation, Bpifrance, n'y déroge pas : investisseur public minoritaire présent dans la majorité des tours, elle dé-risque sans ancrer, son mandat ayant été conçu pour l'additionnalité et non pour la sécurisation du contrôle.

La correction ne relève pas de l'incantation. Les instruments existent déjà à l'état d'ébauche : une commande publique réorientée, une initiative Tibi qui vise désormais 15 milliards d'euros, un statut d'entreprise européen unifié en cours d'adoption, un marché de cloud souverain attribué en 2026 à des acteurs européens. Ce texte propose, en clôture, un plan en trois axes qui répond terme à terme aux trois fuites identifiées : réorienter la demande, bâtir un capital de croissance continental, ancrer la valeur produite.

I. Une politique publique de l'amont

Le soutien public à l'innovation des entreprises est passé d'environ 3 milliards d'euros par an en 2010 à près de 10 milliards aujourd'hui, dont les deux tiers tiennent au seul crédit d'impôt recherche [1]. Ce niveau place la France parmi les pays de l'OCDE qui soutiennent le plus leurs entreprises innovantes. Le crédit d'impôt recherche, environ 7 milliards d'euros par an, bénéficie pour près de 40 % aux grandes entreprises, et plusieurs travaux publics relèvent que son effet sur l'investissement demeure plus difficile à établir pour ces dernières que pour les petites et moyennes entreprises [2].

Bpifrance, créée en 2013, soit l'année du label French Tech, a réuni en un opérateur les fonctions de prêt, de prise de participation et d'accompagnement. La Cour des comptes relève qu'elle a distribué 4,6 milliards d'euros sur la période 2016-2019, et que près de la moitié de ses bénéficiaires ont moins de trois ans d'ancienneté, ce qui confirme un ciblage effectif sur les jeunes entreprises [1]. À ce socle s'est ajouté, depuis 2021, le plan France 2030, doté de 54 milliards d'euros sur cinq ans, dont la moitié fléchée vers des acteurs émergents ; environ 38 milliards auraient été engagés en trois ans, et le gouvernement revendique 155 000 emplois directs créés [3].

L'État ne s'est pas borné à l'amorçage. Il a identifié, dès 2019, le maillon manquant de la chaîne, le capital de croissance, et il a bâti un instrument pour le combler. L'initiative Tibi, du nom de l'économiste qui en a porté le rapport, mobilise l'épargne des investisseurs institutionnels, assureurs au premier rang, vers des fonds technologiques de stade tardif. Sa première phase a engagé 6 milliards d'euros entre 2020 et 2022, soit, en tenant compte des co-investissements, près de 30 milliards injectés dans l'écosystème ; les fonds labellisés étaient présents au capital de quatorze licornes françaises et de quarante-trois entreprises du Next40 et du French Tech 120 [12]. La troisième phase, lancée précisément depuis la scène de VivaTech le 19 juin 2026, porte l'engagement à 13 milliards d'euros, avec une cible de 15 milliards et une moitié orientée vers la deeptech et les infrastructures d'intelligence artificielle [12].

Le diagnostic public est donc lucide, et l'arsenal est complet. C'est précisément ce qui rend la question de l'aval pertinente : si la France finance à ce point la création et la croissance, pourquoi le rendement de ce risque lui échappe-t-il en partie ?

Soutien public à l'innovation des entreprises (Md€/an)Source : Cour des comptes, Les aides publiques à l'innovation des entreprises (2021). Les deux tiers du total relèvent du crédit d'impôt recherche.

II. Trois fuites de valeur

L'économie d'une jeune pousse logicielle se décompose en trois couches : l'infrastructure qu'elle loue, le capital qu'elle lève, la sortie qui cristallise sa valeur. Sur chacune, les positions de rente se constituent en dehors d'Europe.

L'infrastructure : la dépense d'exploitation part aux hyperscalers

Une entreprise technologique consacre une part importante, et croissante, de ses charges au calcul et au stockage. Le calcul figure désormais comme le deuxième poste de coûts des sociétés technologiques après la masse salariale, et il l'a dépassée chez certaines entreprises d'intelligence artificielle [17]. En proportion du chiffre d'affaires, l'infrastructure représente de l'ordre de 8 % pour un éditeur de logiciels classique et environ 22 % pour une entreprise d'intelligence artificielle, certaines analyses situant la dépense de calcul des modèles entre 30 et 50 % de leurs revenus [17]. Or ce poste alimente un marché concentré. Le relevé détaillé du marché français de 2022 attribuait à Amazon Web Services environ 45 % des dépenses, à Microsoft Azure 18 % et à Google Cloud 8 % [6]. À l'échelle mondiale, le cabinet Synergy Research évaluait au troisième trimestre 2025 la part cumulée des trois mêmes acteurs à environ 63 % [6]. Le solde revient à des fournisseurs européens comme OVHcloud et Scaleway et à un ensemble d'opérateurs de second rang.

La conséquence est arithmétique : pour un écosystème soutenu par l'argent public, une fraction substantielle, et chez les acteurs de l'intelligence artificielle parfois majoritaire, de la dépense d'exploitation alimente une rente d'infrastructure largement américaine. À cette dépendance économique s'ajoute une exposition juridique, qui relève de deux régimes distincts qu'il convient de ne pas confondre. Le CLOUD Act, adopté en 2018, permet aux autorités américaines d'exiger d'un fournisseur soumis au droit des États-Unis la communication de données, quel qu'en soit le lieu de stockage. Distinctement, l'arrêt Schrems II rendu par la Cour de justice de l'Union européenne en 2020 a invalidé le cadre alors en vigueur pour le transfert des données personnelles vers les États-Unis, faute de garanties suffisantes face aux programmes de surveillance américains. La qualification SecNumCloud de l'ANSSI répond à ces deux risques en intégrant des critères d'immunité aux législations extra-européennes, que les offres standard des hyperscalers ne remplissent pas à ce jour [7].

Répartition du marché français du cloud publicSource : Markess by Exaegis (marché français, 2022). Les relevés mondiaux plus récents (Synergy Research, 2025) confirment une concentration d'environ deux tiers pour le trio.

Le capital : les tours tardifs sont tenus par des fonds étrangers

Le capital-risque européen ne représenterait qu'environ 5 % du marché mondial, contre 52 % pour les États-Unis et 40 % pour la Chine, selon le rapport Draghi remis à la Commission européenne en septembre 2024 [5]. Le déficit se vérifie à tous les stades, mais il s'accentue sur les tours de croissance, là où se forment les plus-values les plus élevées. Faute de fonds de croissance d'ampleur sur le continent, de nombreux entrepreneurs se tournent vers des investisseurs américains et asiatiques, le capital de croissance domestique demeurant mince et volatil d'un trimestre à l'autre [18].

Le cas de Mistral AI, principal champion français de l'intelligence artificielle, illustre cette dépendance autant que sa rareté inverse. Ses tours de croissance ont d'abord été menés par des fonds américains, la série A de décembre 2023 par Andreessen Horowitz, la série B de juin 2024 par General Catalyst, et son tour de table demeure dominé par des investisseurs d'outre-Atlantique, d'Andreessen Horowitz à Lightspeed en passant par Nvidia et DST Global [11]. Sa série C, close en septembre 2025 pour 1,7 milliard d'euros à une valorisation de 11,7 milliards, a fait figure d'exception : elle a été conduite par un investisseur industriel européen, le néerlandais ASML, qui a pris environ 11 % du capital, Bpifrance n'y figurant que comme participant minoritaire [11]. Cet ancrage européen reste l'exception, non la règle, et c'est précisément la rareté des chefs de file européens qui définit le problème.

Le constat se vérifie à l'échelle de l'écosystème. Selon le baromètre EY du capital-risque, les sociétés de la French Tech ont levé 7,77 milliards d'euros en 2024, en recul de 7 %, loin du record de 13,49 milliards atteint en 2022 [4]. L'initiative Tibi visait à combler le maillon du capital de croissance ; son évaluation par l'Inspection générale des finances, en octobre 2025, relève toutefois une limite structurelle : la gestion actif-passif des assureurs, soumis à des règles prudentielles et à une épargne de duration souvent inférieure à huit ans, borne leur exposition au capital non coté [12]. Tant que cette contrainte demeure, l'épargne française finance moins le capital de croissance qu'elle ne le pourrait, et les tours tardifs restent, pour l'essentiel, structurés par des souscripteurs étrangers, à qui revient une part déterminante de la plus-value latente.

Montants levés par la French Tech (Md€)Source : baromètre EY du capital-risque en France. Pic de 2022, repli en 2023 et 2024.
Part du marché mondial du capital-risqueSource : rapport Draghi (Commission européenne, 2024). Le solde correspond au reste du monde.

Les sorties : marché boursier fermé, rachats et relocalisations

La sortie est le moment où la valeur se cristallise, et où se décide qui en bénéficie. Sur ce terrain, le diagnostic le plus net vient du baromètre EY : en 2024, les introductions en Bourse de sociétés financées par capital-risque ont levé 15,6 milliards de dollars aux États-Unis, soit six fois le montant de 2023, tandis que l'Europe n'en enregistrait aucune depuis 2022 [4]. La voie de la cotation, qui permet à un écosystème de récupérer la valeur de ses entreprises et à ses investisseurs de se refinancer, est donc restée fermée sur le continent. La liquidité française de 2025 a, faute de mieux, reposé sur des opérations secondaires conduites par des fonds étrangers, et plusieurs fondateurs construisent désormais à cheval entre la baie de San Francisco et Paris [10].

Le phénomène est documenté à l'échelle continentale : selon le rapport Draghi, quarante des cent quarante-sept licornes créées en Europe entre 2008 et 2021, soit environ 27 %, ont relocalisé leur siège à l'étranger, majoritairement aux États-Unis [5]. La propriété intellectuelle, le siège fiscal et le centre de décision suivent alors le capital. L'argent public français aura, dans ces cas, contribué à dé-risquer une trajectoire dont le terme se joue ailleurs. La boucle se referme : l'amont est financé en euros publics, l'aval est encaissé en dollars privés.

Le circuit de la valeur dans l'écosystème French Tech

La rigueur impose de distinguer ce qui est mesuré de ce qui est inféré. Pour l'infrastructure, la chaîne est quantifiée de bout en bout : poids du calcul dans les charges, concentration du marché, exposition juridique. Pour le capital, la part de l'Europe dans le capital-risque mondial et la dépendance des tours tardifs aux fonds étrangers sont établies, mais la part étrangère exacte des tables de capitalisation françaises de stade tardif n'est pas publiée de façon exhaustive. Pour les sorties, la relocalisation des sièges est mesurée par le rapport Draghi, mais la valeur des cessions françaises captée par des acquéreurs ou investisseurs non européens ne fait pas l'objet d'un suivi consolidé. Le tableau ci-dessous explicite cet état probatoire.

CoucheIndicateur disponibleCe qui resterait à mesurer
InfrastructureCalcul = 2e poste de charges ; 8 % à 50 % du chiffre d'affaires selon le profil ; trio américain à 63 % du marché mondial, 71 % en France (2022)Part exacte du cloud dans les charges des seules start-up aidées par fonds publics
CapitalEurope à 5 % du capital-risque mondial ; tours tardifs structurés par des fonds étrangersPart étrangère consolidée des tables de capitalisation françaises de stade tardif
Sorties40 des 147 licornes européennes relocalisées ; aucune introduction en Bourse de société financée par capital-risque en Europe depuis 2022Valeur des cessions françaises par nationalité de l'acquéreur ou de l'investisseur

III. Bpifrance, le maillon régalien qui dé-risque sans ancrer

Bpifrance, créée par la loi du 31 décembre 2012, par regroupement d'Oséo, de CDC Entreprises et du Fonds stratégique d'investissement, et installée en 2013, occupe la position où devrait s'exercer la fonction quasi-régalienne de captation de valeur, celle que l'on pourrait attendre d'un investisseur public doté d'un mandat d'intérêt général et en mesure d'orienter le financement vers l'économie nationale. Son poids est considérable. Son bilan est passé d'environ 68 à 100 milliards d'euros entre 2016 et 2021 ; elle gère de l'ordre de 44 milliards d'euros d'actifs en fonds propres répartis sur près de quatre-vingt-dix fonds ; et elle revendique, pour la seule année 2024, près de 60 milliards d'euros injectés dans l'économie française, pour un résultat net de 896 millions d'euros [15][16].

L'examen de sa doctrine révèle toutefois un décalage avec cette fonction. Bpifrance intervient en investisseur minoritaire, recherchant un siège dans les instances de gouvernance sans prise de contrôle [16]. Elle co-investit le plus souvent aux côtés d'acteurs privés, au point que la majorité des opérations de capital-risque en France se nouent avec sa participation, la Cour des comptes relevant que la progression des investissements des fonds partenaires a dépassé celle des fonds non partenaires [15]. Cette ubiquité a une contrepartie : elle accompagne les tours sans les commander. Dans les tours antérieurs de Mistral AI, notamment la série B conduite par le fonds américain General Catalyst, Bpifrance figure parmi les participants, non parmi les chefs de file [11]. Et lorsque la série C de septembre 2025 a été menée par un acteur européen, le néerlandais ASML, l'exception a confirmé le problème général : la banque publique accompagne les tours plus qu'elle ne les commande. C'est l'investisseur qui mène le tour qui en fixe les conditions, et c'est lui qui, à la sortie, pèse sur le devenir de l'entreprise.

La Cour des comptes formule plusieurs réserves convergentes. Elle invite à affiner le positionnement de la banque pour éviter les effets d'éviction et de substitution au capital privé, observe qu'elle s'est parfois éloignée de sa doctrine en finançant des entreprises de taille intermédiaire sans intérêt stratégique particulier, et relève que ses résultats tiennent pour une part importante à l'apport de financements publics et, sur le long terme, à la cession d'un portefeuille de participations héritées dont le stock de plus-values latentes n'est pas inépuisable [15]. Surtout, et c'est le point qui touche directement la fonction régalienne, la Cour signale que les partenariats internationaux de Bpifrance appellent une grande vigilance pour éviter des financements orientés hors de France [15].

Le constat n'est pas celui d'une gestion défaillante : la banque est rentable, sélective, et son utilité est largement reconnue par les entreprises. Il est plus structurel. L'instrument a été conçu pour corriger une défaillance de marché, c'est-à-dire pour ajouter du financement là où le privé fait défaut, et non pour ancrer la valeur, c'est-à-dire pour sécuriser le contrôle, la propriété intellectuelle et le retour sur investissement au bénéfice de l'économie nationale. La participation minoritaire, l'absence de clause de localisation et le réflexe de co-investissement découlent de ce mandat d'additionnalité. Aussi longtemps que la doctrine de Bpifrance demeure celle de l'additionnalité plutôt que celle de l'ancrage, l'acteur qui incarne en principe la fonction régalienne reproduit, à l'échelle de l'institution, le schéma observé à l'échelle de l'écosystème : un risque porté par la puissance publique, un rendement orienté par d'autres.

Actifs sous gestion de Bpifrance (Md€)Source : Cour des comptes, à partir des rapports annuels de Bpifrance. Le compte de tiers correspond aux ressources de l'État (PIA, France Relance, France 2030).

IV. VivaTech, l'allégorie d'une dépendance

La dixième édition de VivaTech offre une lecture condensée de cette configuration. L'édition 2026 a placé la souveraineté technologique européenne au rang de fil rouge explicite, sous le mot d'ordre « Impact, Not Illusion », avec l'Allemagne comme pays de l'année et l'Inde comme partenaire en intelligence artificielle [8]. Dans le même temps, sa structure de financement et sa programmation restaient largement américaines. Amazon Web Services y figure parmi les partenaires fondateurs depuis 2026, aux côtés de BNP Paribas, La Poste, LVMH et Orange ; Microsoft, Oracle et IBM y sont partenaires Gold, Nvidia, Adobe et Samsung partenaires Platinum [8]. Les temps forts de la scène principale ont été tenus par Jensen Huang, dont la keynote a fait le point sur les usines d'intelligence artificielle annoncées en Europe, par Jeff Bezos et par Yann LeCun [9].

La scène elle-même condense la tension. C'est depuis cette tribune que l'État a lancé, le 19 juin, la troisième phase de l'initiative Tibi, son principal instrument de reconquête du capital de croissance [12]. L'instrument de souveraineté financière a donc été présenté depuis un théâtre dont les partenaires fondateurs et les têtes d'affiche sont, pour beaucoup, américains. L'observation se tient à distance des intentions et ne porte que sur des faits vérifiables, la composition des partenariats et l'affiche des conférences. Elle suggère néanmoins que la vitrine célèbre l'écosystème français au moment précis où la scène expose ses dépendances.

V. Ce que le bilan ne permet pas de conclure

L'honnêteté méthodologique impose de ne pas durcir le constat au-delà de ce que les données autorisent. Affirmer qu'aucune valeur ne reviendrait à la France serait faux. L'écosystème emploie : les entreprises du Next40 et du French Tech 120 représentaient déjà plus de 160 000 emplois directs et indirects, et le pays comptait environ 25 000 start-up [1]. Le capital étranger n'est pas, en soi, une perte : un euro investi par un fonds américain finance des recrutements et des développements en France, et son retrait éventuel ne s'opère pas instantanément.

Le contrefactuel mérite d'être posé. En l'absence de French Tech, l'écart avec les écosystèmes concurrents aurait pu se creuser davantage encore ; la France demeure, selon l'Inspection générale des finances, le premier écosystème de financement technologique de l'Union [12]. Plusieurs champions conservent un ancrage français fort, de Mistral à Doctolib en passant par Pennylane. Et des corrections de trajectoire apparaissent sur la couche d'infrastructure : France Travail a annoncé en 2026 le remplacement d'Amazon Web Services par OVHcloud pour son back-office principal, la Commission européenne a attribué un marché de cloud souverain à OVHcloud et Scaleway, et l'État a accéléré la migration de ses données sensibles vers des fournisseurs qualifiés SecNumCloud [7].

Ces éléments tempèrent le diagnostic ; ils ne le renversent pas. Ils sont récents, partiels, et concentrés sur la commande publique d'infrastructure, c'est-à-dire sur la couche la plus aisément réorientable. Ils ne touchent encore ni à la structure du capital de croissance, ni au marché des sorties, qui demeurent les deux mécanismes principaux de captation durable de la valeur. Le bilan se lit donc moins comme une faute que comme un déséquilibre : une politique remarquablement outillée pour faire naître, encore insuffisamment armée pour retenir.

VI. Sortir du schéma : trois axes

Le déséquilibre étant identifié couche par couche, sa correction peut l'être de même. Les trois axes qui suivent répondent terme à terme aux trois fuites décrites : la demande, le capital, l'ancrage. Aucun ne suppose un instrument inédit ; chacun consiste à porter à l'échelle, et à conditionner, des dispositifs déjà engagés.

Axe 1 : réorienter la demande vers l'infrastructure européenne

La première fuite tient à la dépense d'exploitation. Elle se corrige par la demande, et d'abord par la commande publique, qui représente entre 17 et 19 % du produit intérieur brut européen mais dont 10 % seulement seraient orientés vers l'innovation, contre environ 20 % aux États-Unis [14]. Réorienter cette commande constitue le levier le plus immédiatement disponible, parce qu'il ne dépend ni des marchés financiers ni d'une réforme des traités, mais d'une décision d'acheteur public.

Concrètement, la trajectoire amorcée en 2026, du basculement de France Travail vers OVHcloud à l'attribution par la Commission d'un marché de cloud souverain à des acteurs européens, gagnerait à être généralisée et inscrite dans la durée [7]. La qualification SecNumCloud peut servir de seuil exigible pour les charges sensibles des administrations, des opérateurs d'importance vitale et des secteurs régulés. Surtout, le bénéfice d'une aide publique, qu'il s'agisse du crédit d'impôt recherche, des dotations de France 2030 ou des prêts de Bpifrance, pourrait être assorti d'une exigence d'hébergement des charges critiques sur une infrastructure qualifiée européenne, afin que la subvention cesse de financer indirectement une rente extérieure. L'objection est connue et sérieuse : les services managés avancés des hyperscalers conservent une avance que les acteurs européens ne couvrent pas encore intégralement. La conditionnalité doit donc viser la donnée sensible et la charge critique, non l'ensemble des usages, sous peine de pénaliser les entreprises qu'elle prétend servir.

Part de la commande publique orientée vers l'innovationSource : stratégie Startup & Scale-up de la Commission européenne (2025). La commande publique pèse 17 à 19 % du PIB de l'Union.

Axe 2 : bâtir un capital de croissance continental

La deuxième fuite tient au capital tardif. L'initiative Tibi, désormais dotée d'une cible de 15 milliards d'euros, en constitue l'amorce ; mais son évaluation officielle a identifié le verrou, qui n'est pas l'absence de volonté mais la structure du passif des assureurs [12]. La correction passe donc moins par de nouveaux engagements volontaires que par la levée des contraintes qui les bornent.

Trois leviers se dégagent. Le premier est prudentiel : recalibrer le traitement des actions de long terme et du capital non coté dans les règles de solvabilité, afin de cesser de pénaliser l'investissement patient. Le deuxième est l'allongement de l'épargne : l'épargne retraite et les unités de compte de long terme offrent une duration compatible avec le capital de croissance, là où le fonds en euros, liquide et garanti, ne le permet pas. Le troisième est continental : la mobilisation de l'épargne européenne, considérable mais largement investie hors d'Europe, suppose l'union des marchés de capitaux que le rapport Draghi appelle de ses vœux, ainsi qu'un co-investissement renforcé de la Banque européenne d'investissement aux côtés des fonds privés [5]. L'enjeu n'est pas de bannir le capital étranger, dont l'apport reste utile, mais de faire en sorte qu'un fonds européen puisse mener, et non seulement accompagner, les tours de plusieurs centaines de millions d'euros qui déterminent le contrôle final.

Axe 3 : ancrer la valeur produite

La troisième fuite tient à la sortie. Elle se corrige en réduisant l'incitation à partir et en rouvrant une voie de liquidité européenne. Le statut d'entreprise unifié EU Inc, proposé par la Commission le 18 mars 2026 sous le nom de vingt-huitième régime, en fournit un premier instrument : cadre optionnel, immatriculation en quarante-huit heures pour moins de cent euros, harmonisation des plans d'actionnariat salarié taxés à la seule revente, et objectif explicite d'inciter les entreprises parties à l'étranger à rapatrier leur siège [13]. Son adoption, attendue à l'horizon 2027, retirerait l'un des motifs concrets de l'expatriation, la friction juridique du passage à l'échelle sur vingt-sept régimes nationaux.

À ce socle peuvent s'ajouter deux compléments. Le premier est un marché de cotation européen approfondi, condition pour que l'introduction en Bourse cesse d'être une voie quasi fermée renvoyant vers les places américaines ; c'est l'autre versant de l'union des marchés de capitaux. Le second relève de la contrepartie : les aides publiques les plus substantielles, en particulier dans les filières stratégiques, pourraient être assorties de clauses de maintien du siège, de la propriété intellectuelle et des centres de décision sur le territoire, sur le modèle des contreparties que la commission d'enquête sénatoriale a appelées à explorer [2]. La construction juridique d'une telle conditionnalité demeure délicate, car elle doit rester compatible avec le droit européen des aides d'État et avec la liberté d'établissement, ce qui plaide pour un ciblage étroit sur les dispositifs les plus dotés plutôt que pour une règle générale. La mesure est délicate, car une conditionnalité trop rigide découragerait les fondateurs qu'elle entend retenir ; elle gagne à viser le contrôle stratégique plutôt que la totalité des trajectoires. C'est aussi le terrain sur lequel la doctrine de Bpifrance pourrait évoluer, de l'additionnalité vers l'ancrage : des prises de participation de premier rang, et non plus seulement minoritaires, dans un nombre restreint de filières jugées stratégiques, assorties d'engagements de maintien du siège et de la propriété intellectuelle, déplaceraient l'institution publique de la fonction de dé-risquage vers celle de capture de valeur, sans pour autant la généraliser au risque de l'éviction du capital privé.

Conclusion

Le bilan de la Start-up Nation ne soutient ni la thèse d'un échec, ni celle d'une dépossession. Il soutient une proposition mesurée : la dépense publique française se concentre là où le risque est le plus lourd, l'amorçage et la croissance, tandis que les trois couches susceptibles de capter une valeur durable, la rente d'infrastructure, les plus-values du capital tardif et le produit des sorties, échappent pour l'essentiel à l'économie nationale. Cette captation extra-européenne est établie pour l'infrastructure et le capital de croissance ; elle est fortement indiquée, sans être encore exhaustivement chiffrée, pour les sorties. Tant que cette répartition perdure, l'effort public s'apparente moins à un investissement dont la France encaisserait le rendement qu'au paiement d'une prime d'option dont le bénéfice se réalise ailleurs.

La singularité du moment tient à ce que la correction n'exige pas d'inventer. Chacun des trois leviers existe déjà en germe : une commande publique qui commence à se réorienter, une initiative Tibi qui change d'échelle, un statut européen unifié en cours d'adoption, un cloud souverain qui remporte ses premiers marchés. Ce qui manque encore est moins l'instrument que la conditionnalité, l'échelle et la séquence. La décennie qui s'ouvre dira si la France a financé des champions français, ou la première marche d'entreprises destinées à compter ailleurs ; la réponse se jouera moins sur la capacité à faire naître, désormais acquise, que sur la volonté de retenir.

Note méthodologique et sources

Les montants de soutien public renvoient aux travaux de la Cour des comptes ; les agrégats annuels et la part du crédit d'impôt recherche sont des ordres de grandeur consolidés. Les parts de marché du cloud sont des estimations de cabinet, sensibles au périmètre et à l'année de mesure. Les données de levées, de sorties et d'effets de levier proviennent de baromètres professionnels et de rapports d'inspection, dont les méthodologies diffèrent ; elles valent comme tendances, non comme comptabilité exhaustive. Les chiffres de relocalisation des licornes et de capital-risque sont ceux du rapport Draghi. Les dispositifs de sortie de schéma sont décrits à l'état de propositions ou de programmes en cours, et leur mise en œuvre demeure incertaine à la date de rédaction.

[1] Cour des comptes, Les aides publiques à l'innovation des entreprises, mai 2021 ; synthèse Innover en France.

[2] Sénat, commission d'enquête sur l'utilisation des aides publiques ; Cour des comptes, travaux sur le crédit d'impôt recherche.

[3] economie.gouv.fr et info.gouv.fr, France 2030 (dotation, bilan d'étape, emplois).

[4] Baromètre EY du capital-risque en France, bilan annuel 2024 (source primaire) : 7,77 Md€ levés en 2024, trajectoire 2020-2024, introductions en Bourse de sociétés financées par capital-risque (15,6 Md$ aux États-Unis, aucune en Europe depuis 2022).

[5] Commission européenne, L'avenir de la compétitivité européenne (rapport Draghi), septembre 2024.

[6] Parts AWS 45 %, Azure 18 %, Google 8 % : Markess by Exaegis (marché français, 2022), relayé par Silicon.fr. Part cumulée des trois grands fournisseurs à environ 63 % au troisième trimestre 2025 : Synergy Research Group, relayé par LeMagIT.

[7] CLOUD Act (États-Unis, 2018) ; CJUE, arrêt Schrems II (C-311/18, 16 juillet 2020) ; ANSSI, référentiel SecNumCloud (critères d'immunité aux législations extra-européennes) ; Silicon.fr et tech-insider.org (France Travail, marché de cloud souverain de la Commission).

[8] VivaTech, communiqués de la 10e édition (vivatech.com).

[9] ActuIA, couverture de VivaTech 2026 (keynotes Huang, Bezos, LeCun).

[10] Bilan French Tech 2025 (levées, sorties, relocalisations), Clubic d'après le rapport 20VC.

[11] Tours de financement de Mistral AI : série A (déc. 2023, Andreessen Horowitz), série B (juin 2024, General Catalyst), série C (9 sept. 2025, 1,7 Md€, valorisation 11,7 Md€, chef de file ASML, environ 11 % du capital ; participants : Nvidia, a16z, General Catalyst, DST Global, Index Ventures, Lightspeed, Bpifrance). Sources : communiqué Mistral AI, CNBC, TechCrunch.

[12] Direction générale du Trésor et Inspection générale des finances, initiative Tibi (phases, effet de levier, contrainte de gestion actif-passif) ; L'Argus de l'assurance (phase 3, VivaTech 2026).

[13] Commission européenne, proposition EU Inc. / vingt-huitième régime, 18 mars 2026 ; Next.ink, FrenchWeb.

[14] Commission européenne, stratégie Startup & Scale-up (2025) ; FrenchWeb (commande publique et innovation).

[15] Cour des comptes, rapports sur Bpifrance et les activités d'investissement de Bpifrance (2016, 2023, 2024) : doctrine d'intervention, effets d'éviction, co-investissement, partenariats internationaux, modèle financier.

[16] Bpifrance, communiqué de résultats 2024 (résultat net, produit net bancaire, montants injectés) ; rapport d'investissement 2024 (participations minoritaires).

[17] Bessemer Venture Partners, Cloud Index 2025 (8 % du chiffre d'affaires consacré au calcul en SaaS classique, 22 % en intelligence artificielle) ; Cloud Capital, Cost of Compute 2026 (le cloud, deuxième poste de charges après la masse salariale) ; Northstar Financial Advisory (30 à 50 % du chiffre d'affaires pour les entreprises entraînant leurs propres modèles).

[18] Dealroom et Tracxn, rapports sur le financement de la tech française (faiblesse et volatilité du capital de croissance domestique, tours de stade tardif menés par des investisseurs américains et asiatiques).

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