Deux solutions, un même piège
La France dispose aujourd'hui de deux offres de cloud "souverain" en cours de certification SecNumCloud : S3NS (Thales + Google Cloud) et Bleu (Orange + Capgemini + Microsoft Azure). Ces deux solutions sont présentées comme la réponse française à la dépendance aux hyperscalers américains.
Important : À date (octobre 2025), S3NS et Bleu sont en cours de qualification SecNumCloud auprès de l'ANSSI. Selon le site de l'ANSSI (consulté en octobre 2025), aucune certification définitive n'a encore été publiée pour ces deux solutions. Il existe cependant plusieurs solutions SecNumCloud déjà certifiées et véritablement indépendantes du droit américain, notamment des acteurs français comme Outscale, Numspot, ou encore des infrastructures souveraines européennes (liste complète sur le site de l'ANSSI).
Pourtant, malgré leurs différences d'actionnariat et de technologies sous-jacentes, S3NS et Bleu partagent une caractéristique fondamentale : elles ne sont pas souveraines au sens technique strict. Toutes deux reposent sur des infrastructures américaines (Google Cloud Platform pour S3NS, Microsoft Azure pour Bleu) et restent donc structurellement soumises au droit extraterritorial américain.
Comprendre les justifications des solutions hybrides
Avant d'analyser les limites de ces solutions, il convient de reconnaître les arguments qui motivent leur création :
Les limites structurelles persistent néanmoins
Lorsque ces joint-ventures affirment pouvoir maintenir leurs services pendant plusieurs mois en cas de coupure par leurs partenaires américains, ces affirmations méritent un examen critique à la lumière des réalités juridiques et opérationnelles du cloud.
Ces promesses reposent sur deux hypothèses fragiles : que les partenaires français (Thales/Orange/Capgemini) pourraient techniquement opérer sans le support de Google ou Microsoft, et que ces entreprises françaises pourraient juridiquement résister à une injonction américaine. Les précédents démontrent que ces deux hypothèses sont problématiques.
🎯 Ce qu'il faut retenir
S3NS et Bleu sont en cours de qualification SecNumCloud (processus non finalisé à octobre 2025). Plus important encore, ces solutions reposent sur une illusion dangereuse : celle qu'un contrôle capitalistique français suffirait à garantir la souveraineté. La réalité est tout autre : 100% de la technologie provient de Google et Microsoft, qui restent soumis au droit américain.
AWS, de son côté, mène une campagne marketing trompeuse en parlant de "souveraineté" sans rien changer à sa nature d'entreprise américaine. Aucune de ces trois options (S3NS, Bleu, AWS) n'offre de véritable indépendance vis-à-vis des États-Unis.
➡️ Prochaine étape : Mais concrètement, quels sont les mécanismes juridiques américains qui menacent ces infrastructures ? C'est ce que nous allons découvrir.
Anatomie des deux solutions hybrides
S3NS : Thales + Google Cloud
S3NS est une joint-venture créée en juin 2022 par Thales, qui en détient la quasi-totalité du capital. Google Cloud est actionnaire minoritaire avec moins de 8% du capital, bien en deçà du seuil de 24% fixé par l'ANSSI pour les acteurs étrangers. La solution utilise l'infrastructure Google Cloud Platform (GCP) déployée sur le territoire français, avec une gouvernance assurée exclusivement par Thales. Le conseil d'administration est composé de six personnes : cinq employés de Thales et une observatrice de Google sans droit de vote. S3NS est en cours d'obtention de la qualification SecNumCloud de l'ANSSI et vise principalement les administrations et les Opérateurs d'Importance Vitale (OIV).
Chiffres clés :
Bleu : Orange + Capgemini + Microsoft Azure
Bleu est une joint-venture annoncée en mai 2021 et créée en 2023 (après validation de la Commission européenne en juin 2023) entre Orange (50%) et Capgemini (50%). Microsoft n'a aucune participation au capital et n'intervient que comme partenaire technologique exclusif. La solution utilise l'infrastructure Microsoft Azure déployée en France, avec une gouvernance partagée Orange-Capgemini. Bleu est en cours d'obtention de la qualification SecNumCloud et a lancé ses activités commerciales en 2024.
Chiffres clés :
AWS : une communication trompeuse sur la "souveraineté"
Il est important de mentionner qu'Amazon Web Services (AWS) a fait un choix radicalement différent en France. AWS n'a créé aucune joint-venture avec des partenaires français et ne s'encombre pas d'intermédiaires qui ne serviraient au final qu'à augmenter les coûts pour le client.
Cependant, AWS a récemment lancé une campagne de communication agressive sur la "souveraineté", ce qui est particulièrement trompeur. L'entreprise tente de se positionner sur ce terrain alors même qu'elle reste une solution 100% américaine, soumise au droit américain (CLOUD Act, FISA, etc.).
Cette communication marketing mérite d'être dénoncée :
Le problème commun : Que ce soit AWS direct, S3NS ou Bleu, aucune de ces solutions n'offre de véritable souveraineté. Les trois sont soumises au droit américain. La différence réside uniquement dans la stratégie commerciale et le prix, pas dans le niveau réel d'indépendance vis-à-vis des États-Unis.
Le point commun fatal : la dépendance technologique totale
L'illusion du contrôle capitalistique
Il est essentiel de comprendre que le contrôle du capital ne signifie pas le contrôle de la technologie. Cette distinction est au cœur du débat sur la souveraineté de S3NS et Bleu.
Pour S3NS :
Pour Bleu :
Pourquoi cette distinction est critique :
Le droit extraterritorial américain (CLOUD Act, FISA, Export Administration Regulations) s'applique aux entreprises américaines et à leurs technologies, pas aux structures capitalistiques qui les utilisent. Concrètement :
Malgré leurs différences de structure, S3NS et Bleu partagent le même défaut originel : elles dépendent entièrement de technologies américaines propriétaires qu'elles ne contrôlent pas.
Dans les deux cas :
La souveraineté ne se dilue pas dans l'actionnariat. Elle se définit par le contrôle de la technologie.
Le cadre juridique américain : l'épée de Damoclès
CLOUD Act : la loi qui brise toutes les frontières
Le CLOUD Act (Clarifying Lawful Overseas Use of Data Act), adopté en 2018, est l'instrument juridique qui rend impossible toute prétention à la souveraineté pour S3NS et Bleu.
Ce que dit le CLOUD Act :
Comment cela affecte S3NS et Bleu :
Pour S3NS :
Pour Bleu :
FISA Section 702 : la surveillance sans mandat
Le FISA (Foreign Intelligence Surveillance Act), notamment sa Section 702, permet aux agences de renseignement américaines de collecter massivement des communications électroniques sans mandat individuel.
Ce que permet FISA 702 :
Comment cela affecte S3NS et Bleu :
Export Administration Regulations (EAR) : le contrôle des exports technologiques
Les EAR (Export Administration Regulations) permettent au gouvernement américain de contrôler l'exportation de technologies, logiciels et composants.
Ce que permettent les EAR :
Comment cela affecte S3NS et Bleu :
Les précédents qui doivent nous alarmer
BNP Paribas : 8,9 milliards de dollars d'amende (2014)
En 2014, BNP Paribas a plaidé coupable de violations des sanctions américaines contre Cuba, l'Iran et le Soudan, et a été condamnée à payer 8,9 milliards de dollars d'amende.
Les faits :
La leçon pour S3NS et Bleu : Si l'utilisation du dollar suffit à établir la juridiction américaine, l'utilisation à 100% de technologies américaines (GCP, Azure) rend S3NS et Bleu totalement vulnérables à des injonctions similaires.
Alstom : 772 millions de dollars et le "piège américain" (2014)
L'affaire Alstom, documentée par Frédéric Pierucci dans "Le Piège Américain", illustre l'utilisation agressive du droit extraterritorial américain.
La chronologie :
L'analyse :
La leçon pour S3NS et Bleu : Si l'utilisation marginale d'infrastructures américaines (serveurs d'emails, transactions en dollars) suffit à justifier une poursuite, l'utilisation à 100% de GCP ou Azure rend S3NS et Bleu totalement vulnérables.
Huawei : l'interdiction globale (2018-2021)
En 2019, l'administration Trump a placé Huawei sur l'Entity List du Department of Commerce, interdisant aux entreprises américaines de lui vendre des technologies sans autorisation spéciale.
Les conséquences :
L'effet domino : TSMC (Taiwan Semiconductor Manufacturing Company), bien que taïwanaise, a dû se conformer aux restrictions américaines parce qu'elle utilise des équipements de fabrication américains. ARM, entreprise britannique (maintenant japonaise), a dû limiter ses licences à Huawei parce qu'elle utilise des technologies américaines dans ses designs.
La leçon pour S3NS et Bleu : Si les États-Unis décident de sanctionner une entité française, Google ou Microsoft devront se conformer immédiatement, même si les joint-ventures ont une majorité française au capital. La technologie américaine à 100% crée une dépendance incontournable.
Hypothèses illustratives : scénarios potentiels de coupure
Il est important de noter que les deux cas suivants sont des hypothèses illustratives visant à démontrer les risques théoriques de dépendance aux infrastructures cloud américaines. Ces scénarios n'ont pas été confirmés publiquement et servent à illustrer la vulnérabilité structurelle des solutions hybrides face au droit américain.
#### Scénario illustratif : Suspension de services Azure pour une institution internationale
L'hypothèse : Une institution judiciaire internationale hébergeant ses données sur Microsoft Azure pourrait théoriquement voir ses accès suspendus si le gouvernement américain contestait certaines de ses procédures.
Analyse technique du risque :
Pertinence pour S3NS et Bleu : Ce scénario illustre qu'une certification SecNumCloud ne protège pas contre le droit extraterritorial américain appliqué aux fournisseurs de technologie.
#### Scénario illustratif : Suspension temporaire pour une unité de renseignement alliée
L'hypothèse : Une unité de cyberdéfense d'un pays allié des États-Unis utilisant Azure pourrait voir ses services temporairement suspendus suite à des pressions politiques américaines.
Analyse du risque structurel :
Pertinence pour S3NS et Bleu : Ce scénario hypothétique démontre que même un allié stratégique des États-Unis pourrait subir une coupure. Si Microsoft peut théoriquement suspendre l'accès d'une unité de renseignement militaire d'un pays allié, il pourrait faire de même avec n'importe quelle entité française.
🎯 Ce qu'il faut retenir
Les précédents avérés sont accablants : BNP Paribas (8,9 milliards d'amende), Alstom (772 millions), Huawei sanctionné et coupé de l'écosystème technologique américain.
Ces cas réels démontrent trois choses :
Les scénarios illustratifs présentés ci-dessus, bien que non confirmés publiquement, illustrent les risques structurels liés à la dépendance aux technologies cloud américaines : Microsoft ou Google pourraient techniquement couper l'accès à toute entité française demain si les autorités américaines l'exigeaient.
➡️ Prochaine étape : Face à ces menaces juridiques réelles, peut-on compter sur la certification SecNumCloud pour protéger S3NS et Bleu ?
L'illusion de la certification SecNumCloud
Qu'est-ce que SecNumCloud ?
SecNumCloud est un référentiel de l'ANSSI (Agence Nationale de la Sécurité des Systèmes d'Information) qui définit les exigences de sécurité pour les services cloud destinés à héberger des données sensibles. La qualification SecNumCloud est censée garantir :
S3NS et Bleu sont en cours de qualification (processus non finalisé à octobre 2025), ce qui est souvent présenté dans le discours marketing comme une preuve future de leur souveraineté.
Les limites de SecNumCloud face au droit américain
SecNumCloud ne protège pas contre :
Le cas Schrems II : quand la certification ne suffit pas
En juillet 2020, la Cour de Justice de l'Union Européenne (CJUE) a invalidé le Privacy Shield dans l'arrêt Schrems II, jugeant que les lois américaines (FISA 702, Executive Order 12333) ne garantissaient pas une protection adéquate des données des citoyens européens.
Les conséquences :
L'impact sur S3NS et Bleu : Même si les données restent physiquement en France, le fait que Google et Microsoft soient soumis au droit américain crée un risque juridique similaire à celui identifié dans l'arrêt Schrems II. La certification SecNumCloud n'a jamais été testée devant une juridiction européenne dans un contexte d'injonction CLOUD Act.
La question non résolue : Si le gouvernement américain ordonne à Google ou Microsoft de fournir les données hébergées par S3NS ou Bleu, et que ces entreprises s'exécutent, cela constituerait-il une violation du RGPD ? Probablement oui. Mais qui serait responsable ? Google/Microsoft, ou Thales/Orange/Capgemini ? Et quelle serait la sanction effective ?
Le RGPD prévoit des amendes pouvant atteindre 4% du chiffre d'affaires mondial annuel. Pour Google (Alphabet) et Microsoft, cela représenterait respectivement env. 12 milliards et env. 9 milliards de dollars. Mais si le gouvernement américain ordonne la divulgation sous peine de sanctions équivalentes ou supérieures, ces entreprises choisiront toujours de se conformer au droit américain.
🎯 Ce qu'il faut retenir
La certification SecNumCloud (en cours pour S3NS et Bleu) est excellente pour la sécurité technique, mais elle est impuissante face au droit américain. Elle garantit que les données sont en France et sécurisées, mais ne protège ni du CLOUD Act, ni des mécanismes de contrôle à distance non auditables publiquement, ni des sanctions économiques.
L'arrêt Schrems II a invalidé le Privacy Shield pour exactement les mêmes raisons qui affectent S3NS et Bleu : le droit américain permet une surveillance disproportionnée que même les meilleures certifications européennes ne peuvent contrer.
➡️ Prochaine étape : Au-delà du cadre juridique et de la certification, comment fonctionnent concrètement les mécanismes techniques de contrôle à distance ?
Les mécanismes techniques de contrôle
Les mécanismes de désactivation à distance : comprendre les risques
Un mécanisme de désactivation à distance est une fonctionnalité permettant de couper ou modifier l'accès à un système, un service ou des données. Dans le contexte du cloud, les hyperscalers comme Google et Microsoft disposent de plusieurs niveaux de contrôle technique qui, en l'absence d'audit public du code source, créent un risque non nul de désactivation ou de modification à distance :
1. Les licences logicielles :
2. Les clés de chiffrement :
3. Les systèmes d'authentification :
4. Les mises à jour forcées :
Précision importante : En l'absence d'accès au code source propriétaire de GCP et Azure, il est impossible d'auditer publiquement l'existence ou l'absence de tels mécanismes. Le risque existe structurellement de par la nature propriétaire et non auditable du code, même si l'activation de tels mécanismes impliquerait des conséquences juridiques et commerciales majeures pour les fournisseurs.
Les Group Policy Objects (GPO) : le contrôle invisible
Dans les environnements Microsoft (comme Bleu), les GPO (Group Policy Objects) sont des configurations centralisées qui définissent les paramètres de sécurité et d'administration. Ces GPO sont gérés via Active Directory.
Le problème pour Bleu :
Exemple illustratif : Un GPO pourrait être modifié pour :
Les Access Control Lists (ACL) : qui a vraiment le contrôle ?
Les ACL (Access Control Lists) définissent qui peut accéder à quelles ressources dans un système. Dans GCP et Azure, ces ACL sont gérées par des systèmes propriétaires.
Le problème pour S3NS et Bleu :
Transparence des hyperscalers : Il convient de noter que Google et Microsoft publient régulièrement des rapports de transparence sur les demandes gouvernementales. Cependant, ces rapports ne couvrent pas les demandes secrètes sous FISA 702, et ne permettent pas d'auditer les capacités techniques d'accès intégrées dans leur code propriétaire.
La dépendance matérielle : au-delà du logiciel
La dépendance ne s'arrête pas au logiciel. L'infrastructure matérielle de S3NS et Bleu repose presque entièrement sur des composants américains :
Les processeurs :
Les cartes graphiques et accélérateurs IA :
Les composants réseau :
Exemples avérés de vulnérabilités matérielles :
Les implications pour S3NS et Bleu :
La leçon pour S3NS et Bleu : Même si Thales et Orange contrôlaient 100% du logiciel (ce qui n'est pas le cas), les serveurs reposent sur du matériel américain contenant des sous-systèmes propriétaires documentés (ME, PSP) et des vulnérabilités avérées. Une véritable souveraineté nécessiterait également des processeurs et composants européens, ce qui n'existe pas aujourd'hui à l'échelle industrielle.
Vers une souveraineté matérielle européenne ?
Les tentatives actuelles :
Le constat : Il faudra probablement 10-15 ans pour qu'une supply chain matérielle véritablement européenne émerge dans le cloud. D'ici là, toute solution cloud européenne restera dépendante du matériel américain.
🎯 Ce qu'il faut retenir
La dépendance matérielle est aussi critique que la dépendance logicielle. Processeurs Intel/AMD, puces Nvidia, composants réseau Broadcom : toute l'infrastructure physique de S3NS et Bleu est américaine et soumise aux EAR.
Les États-Unis peuvent couper l'approvisionnement en composants critiques, comme ils l'ont fait avec Huawei. Le matériel contient des sous-systèmes propriétaires avérés (Intel ME, AMD PSP) et des vulnérabilités documentées (Meltdown, Spectre) qui démontrent que même le hardware réputé sûr comporte des risques. Les firmwares et microcodes non auditables publiquement créent un risque structurel de surveillance ou de désactivation.
L'Europe est encore loin d'une autonomie matérielle (10-15 ans de développement estimés pour les processeurs via l'European Processor Initiative). D'ici là, toute prétention à la souveraineté cloud reste limitée par cette dépendance fondamentale.
➡️ Prochaine étape : Face à ce constat accablant, existe-t-il des alternatives réellement souveraines ? Comment faire vraiment souverain ?
Les alternatives crédibles : comment faire vraiment souverain ?
OVHcloud : la seule vraie alternative européenne ?
OVHcloud, fondé par Octave Klaba en 1999, est le plus grand hébergeur cloud européen indépendant. Contrairement à S3NS et Bleu, OVHcloud ne repose pas sur des technologies américaines.
Les atouts d'OVHcloud :
Les limites d'OVHcloud :
Pourquoi OVHcloud n'est pas choisi par l'État français ?
C'est une question légitime. Si OVHcloud est plus indépendant que S3NS et Bleu, pourquoi l'État français ne migre-t-il pas massivement vers OVHcloud ?
Plusieurs raisons :
Gaia-X : l'utopie européenne du cloud fédéré
Lancé en 2020 par la France et l'Allemagne, Gaia-X est un projet visant à créer une infrastructure cloud européenne fédérée, interopérable et souveraine.
Les ambitions de Gaia-X :
L'état actuel de Gaia-X (2025) :
Le paradoxe Gaia-X : Microsoft et Amazon sont membres de Gaia-X. Comment un projet de souveraineté numérique peut-il inclure les acteurs contre lesquels il est censé protéger ? C'est comme si l'OTAN invitait la Russie à participer à ses réunions stratégiques.
Scaleway : le challenger français
Scaleway, filiale du groupe Iliad (Free), est un autre acteur cloud français indépendant. Plus petit qu'OVHcloud, Scaleway se positionne sur le segment des développeurs et des startups.
Les atouts de Scaleway :
Les limites de Scaleway :
L'option open source souveraine : ce qu'il faudrait faire
Si la France et l'Europe voulaient vraiment une solution souveraine, voici ce qu'il faudrait construire :
Stack technique 100% open source :
Avantages de cette approche :
Inconvénients réalistes :
Le coût de la vraie souveraineté
Construire une véritable alternative souveraine aux hyperscalers américains nécessiterait des investissements massifs.
Estimation des coûts (sources : rapports Gaia-X, études European Processor Initiative, analyses Sénat français) :
Total : 20-33 milliards d'euros (est.) sur 10-15 ans
À titre de comparaison (sources : rapports financiers publics AWS, Microsoft, Google) :
L'Europe est en retard de 20 ans et doit compenser avec des investissements massifs. Les env. 2,5 milliards investis dans S3NS et Bleu sont dérisoires face à l'ampleur du défi.
🎯 Ce qu'il faut retenir
Des vraies solutions souveraines existent déjà : OVHcloud, Scaleway, Outscale, Numspot — des acteurs français et européens qui ne reposent pas sur des technologies américaines propriétaires et sont certifiés ou en cours de certification SecNumCloud.
Le paradoxe français est criant : nous investissons des milliards dans S3NS et Bleu (qui restent dépendants des États-Unis) plutôt que dans nos acteurs souverains existants ou dans le développement d'une stack open source véritablement indépendante.
Une solution 100% souveraine (OpenStack, Kubernetes, Ceph, PostgreSQL) est techniquement possible, mais nécessiterait 5-10 ans de développement intensif et un investissement massif estimé à 20-33 milliards d'euros. La question est politique : sommes-nous prêts à payer ce prix pour une vraie indépendance ?
➡️ Prochaine étape : Malgré tous ces constats, certains arguments plaident pour le maintien de S3NS et Bleu. Examinons-les honnêtement, puis voyons ce que devrait faire l'État français.
Les arguments pour continuer avec S3NS et Bleu
L'argument du pragmatisme
L'argument : Une solution 100% souveraine nécessiterait 10-15 ans de développement. En attendant, les administrations et entreprises françaises ont besoin de services cloud sécurisés immédiatement. S3NS et Bleu offrent un compromis acceptable : une gouvernance française, une localisation des données en France, et une certification SecNumCloud, tout en bénéficiant de la maturité technologique de Google et Microsoft.
L'évaluation : Cet argument a du mérite pour des cas d'usage non critiques. Pour une entreprise privée sans enjeux géopolitiques, S3NS ou Bleu peuvent effectivement offrir un compromis raisonnable entre sécurité et fonctionnalité. Cependant, pour les données stratégiques de l'État, ce pragmatisme devient une excuse pour éviter les décisions difficiles.
L'argument de la transition progressive
L'argument : S3NS et Bleu ne seraient qu'une étape vers une souveraineté complète. Ces solutions permettraient de :
L'évaluation : Ce serait crédible si S3NS et Bleu avaient des plans de sortie concrets des technologies Google et Microsoft. Or, aucun calendrier public de remplacement progressif des briques technologiques américaines n'existe. Sans contrainte contractuelle et financière forte, ces solutions risquent de devenir des dépendances permanentes.
L'argument de la certification SecNumCloud
L'argument : La qualification SecNumCloud (en cours) garantit un niveau de sécurité élevé et la conformité au RGPD. Pour de nombreux cas d'usage, ce niveau de protection est suffisant. Les risques juridiques liés au droit américain sont théoriques et peu probables dans un contexte de relations stables entre la France et les États-Unis.
L'évaluation : Cet argument sous-estime gravement les tensions géopolitiques futures et les précédents récents (BNP Paribas, Alstom, Huawei). La stabilité actuelle des relations transatlantiques ne garantit pas leur pérennité. De plus, SecNumCloud protège contre les risques techniques, pas contre les risques juridiques.
L'argument économique
L'argument : Développer une solution 100% souveraine coûterait 20-33 milliards d'euros selon les estimations. Les 2,5 milliards investis dans S3NS et Bleu sont déjà conséquents. Multiplier les investissements par 10 serait difficile à justifier politiquement et budgétairement.
L'évaluation : C'est un argument recevable, mais il faut alors assumer clairement que la France choisit de ne pas investir dans une vraie souveraineté numérique. Le problème n'est pas de faire ce choix, mais de prétendre que S3NS et Bleu offrent une souveraineté qu'elles ne peuvent pas garantir.
🎯 Ce qu'il faut retenir
Les arguments en faveur de S3NS et Bleu reposent sur le pragmatisme temporel (une solution 100% souveraine prendrait 10-15 ans), le niveau de sécurité élevé offert par la qualification SecNumCloud (en cours), et l'apprentissage progressif qui permettrait une transition future.
Ces arguments ont du mérite pour des données non géopolitiquement sensibles. Pour des entreprises privées sans enjeux critiques, S3NS ou Bleu peuvent offrir un compromis acceptable.
Cependant, pour les administrations, les OIV, et les données stratégiques, ces solutions sont structurellement inadéquates. Aucune excuse de "pragmatisme" ne justifie de confier des données critiques à des infrastructures américaines quand des alternatives souveraines existent déjà.
➡️ Prochaine étape : Que devrait faire concrètement l'État français face à cette situation ?
Les recommandations pour l'État français
À court terme (2025-2027)
1. Transparence maximale sur les risques juridiques
L'État doit communiquer clairement aux administrations et OIV qui utilisent S3NS et Bleu que ces solutions ne protègent pas contre le CLOUD Act et le droit extraterritorial américain.
Recommandation concrète :
2. Évaluation des données critiques
Toutes les administrations doivent cartographier leurs données et évaluer lesquelles sont réellement sensibles à une injonction américaine.
Recommandation concrète :
3. Développement d'une offre souveraine pour les données critiques
Pour les données vraiment critiques, l'État doit financer une solution 100% souveraine basée sur l'open source.
Recommandation concrète :
À moyen terme (2027-2032)
1. Soutien massif aux alternatives européennes
L'État doit investir massivement dans OVHcloud, Scaleway et les autres acteurs européens indépendants.
Recommandation concrète :
2. Conditionnalité des subventions à S3NS et Bleu
Si l'État continue de financer S3NS et Bleu (via les contrats publics), ces subventions doivent être conditionnées à un plan de sortie progressif des technologies américaines.
Recommandation concrète :
3. Participation active à Gaia-X
La France doit prendre le leadership de Gaia-X et imposer des règles strictes sur la gouvernance et la technologie.
Recommandation concrète :
À long terme (2032-2040)
1. Autonomie stratégique complète
L'objectif doit être une autonomie technologique complète, du matériel au logiciel.
Recommandation concrète :
2. Interdiction progressive des technologies américaines pour les données sensibles
Une fois que des alternatives européennes crédibles existent, l'État doit imposer leur utilisation pour les données sensibles.
Recommandation concrète :
🎯 Ce qu'il faut retenir
Les recommandations sont claires et actionnables :
Immédiat : Arrêter tout nouveau financement public vers S3NS et Bleu sans plan de sortie contraignant, rediriger les investissements vers OVHcloud, Scaleway, et le développement d'une stack open source souveraine.
Court terme (2025-2027) : Migration obligatoire des données critiques vers des solutions véritablement souveraines, création d'un cloud souverain européen basé sur l'open source.
Moyen terme (2027-2030) : Investissement massif dans la supply chain matérielle européenne, développement d'un écosystème européen complet.
La transparence envers les citoyens est essentielle : expliquer clairement les limites de S3NS et Bleu, publier les contrats avec Google et Microsoft, et rendre des comptes sur les milliards investis.
➡️ Prochaine étape : Et si nous ne faisons rien ? Quels sont les risques de l'inaction ?
Les risques de l'inaction
Scénario 1 : La coupure brutale (probabilité estimée : 15%)
Le scénario : En 2027, les États-Unis et la Chine entrent en conflit ouvert sur Taïwan. L'UE refuse de participer aux sanctions américaines contre la Chine. En représailles, les États-Unis activent des restrictions sur les transferts de technologies vers l'Europe.
Les conséquences pour S3NS et Bleu :
L'impact économique estimé :
Scénario 2 : L'espionnage massif révélé (probabilité estimée : 30%)
Le scénario : En 2029, un lanceur d'alerte (nouveau Snowden) révèle que la NSA a un accès permanent et non détecté aux données hébergées sur GCP et Azure, y compris celles de S3NS et Bleu.
Les conséquences politiques :
L'impact géopolitique :
Scénario 3 : Le chantage économique (probabilité estimée : 40%)
Le scénario : En 2030, les États-Unis menacent de couper l'accès aux technologies cloud si l'UE impose des sanctions trop lourdes aux GAFAM dans le cadre du Digital Markets Act et du Digital Services Act.
Les conséquences :
L'impact sur la souveraineté européenne :
🎯 Ce qu'il faut retenir
L'inaction a un coût stratégique, économique et démocratique considérable :
Risque stratégique : Dépendance croissante envers les États-Unis, perte de contrôle sur nos infrastructures critiques, vulnérabilité aux chantages et sanctions américaines.
Risque économique : Milliards gaspillés dans des solutions qui n'offrent pas de vraie souveraineté, renforcement de la domination des hyperscalers américains, étouffement de nos acteurs souverains.
Risque démocratique : Manque de transparence envers les citoyens sur la nature réelle de S3NS et Bleu, détournement de fonds publics, affaiblissement de la confiance dans les institutions.
Chaque année d'inaction aggrave ces risques et réduit nos marges de manœuvre. Le réveil sera d'autant plus douloureux.
➡️ Conclusion finale : Face à ces enjeux, la France doit choisir entre trois voies. Laquelle ?
Conclusion : Choisir la lucidité plutôt que l'illusion
Le constat sans concession
S3NS et Bleu ne sont pas des solutions souveraines. Ce sont des solutions hybrides qui maintiennent une dépendance totale aux technologies américaines tout en créant une illusion de souveraineté via des structures juridiques complexes.
Les faits sont têtus :
L'investissement estimé à 2,5 milliards d'euros dans S3NS et Bleu est un gaspillage si l'objectif est la souveraineté. Ces fonds auraient dû être investis dans le développement d'une véritable alternative européenne basée sur l'open source.
Les trois voies possibles
Voie 1 : L'illusion confortable (la voie actuelle)
Voie 2 : La dépendance assumée
Voie 3 : La vraie souveraineté (la voie difficile mais nécessaire)
La question fondamentale
Qu'est-ce qui est préférable pour la France et l'Europe ?
Il n'y a pas de bonne réponse facile. Mais il y a une certitude : continuer à investir dans S3NS et Bleu en prétendant que c'est une solution souveraine est intellectuellement malhonnête et stratégiquement dangereux.
L'appel à l'action
Aux décideurs politiques : Cessez de vous cacher derrière l'illusion. Assumez soit la dépendance (voie 2), soit investissez réellement dans la souveraineté (voie 3). Mais ne gaspillez plus l'argent public dans des solutions qui ne tiennent pas leurs promesses.
Aux entreprises publiques (Thales, Orange, Capgemini) : Soyez honnêtes avec vos clients. Expliquez clairement les limites juridiques de vos solutions. Ne vendez pas de la "souveraineté" quand vous offrez de la "souveraineté-light".
Aux entreprises privées : Évaluez vos risques en connaissance de cause. Si vos données sont géopolitiquement sensibles, n'utilisez ni S3NS, ni Bleu, ni AWS/Azure/GCP. Si vos données ne présentent pas de risque géopolitique, choisissez la solution la plus économique et assumez la dépendance.
Aux citoyens et contribuables : Exigez de la transparence. Les milliards investis dans S3NS et Bleu sont vos impôts. Vous avez le droit de savoir si cet investissement sert réellement l'intérêt général ou s'il ne sert qu'à enrichir Google, Microsoft et quelques grands groupes français.
La conclusion brutale
La France a le choix entre trois options :
Ce qui est certain, c'est que l'option 1 (la voie actuelle) est la pire des trois.
Elle combine le coût de l'option 3 sans ses bénéfices, et la dépendance de l'option 2 sans son honnêteté. C'est une politique de l'autruche qui nous prépare à un réveil douloureux le jour où les États-Unis décideront d'activer les mécanismes de contrôle qu'ils ont soigneusement intégrés dans ces infrastructures.
Il est encore temps de changer de cap. Mais le temps presse.
Chaque année qui passe renforce la dépendance, augmente les coûts de migration, et réduit la fenêtre d'opportunité pour construire une véritable souveraineté numérique européenne.
La question n'est plus "si" les États-Unis utiliseront leur contrôle sur nos infrastructures numériques, mais "quand" et "comment".
Quand ce jour viendra, ceux qui ont vendu l'illusion de la souveraineté devront rendre des comptes.
Sources et références
Législation et cadre juridique
- Texte intégral : https://www.congress.gov/bill/115th-congress/house-bill/4943/text - Analyse du Congressional Research Service : https://crsreports.congress.gov/product/pdf/LSB/LSB10228
- Texte original (1978) : https://it.ojp.gov/PrivacyLiberty/authorities/statutes/1286 - FISA Amendments Act Section 702 : https://www.dni.gov/files/documents/ppd-28/OLC-Section%20702%20Intro.pdf
- NDAA 2024 : https://www.congress.gov/bill/118th-congress/house-bill/2670 - Section 889 (interdictions Huawei/ZTE) : https://www.acquisition.gov/far/part-4#FAR42104
- Bureau of Industry and Security : https://www.bis.doc.gov/index.php/regulations/export-administration-regulations-ear
- https://eur-lex.europa.eu/eli/reg/2016/679/oj
Cas juridiques et amendes
- Department of Justice Press Release : https://www.justice.gov/opa/pr/bnp-paribas-agrees-plead-guilty-and-pay-89-billion-illegally-processing-financial
- Department of Justice : https://www.justice.gov/opa/pr/alstom-pleads-guilty-and-agrees-pay-772-million-criminal-penalty-resolve-foreign-bribery - Cas Frédéric Pierucci : "Le Piège Américain" (2019)
- Executive Order 13873 : https://www.federalregister.gov/documents/2019/05/17/2019-10538/securing-the-information-and-communications-technology-and-services-supply-chain
Joint-ventures cloud françaises
- Annonce officielle : https://www.thalesgroup.com/en/worldwide/digital-identity-and-security/press-release/thales-and-google-cloud-announce-s3ns - Site officiel : https://www.s3ns.fr - Statut certification : https://www.ssi.gouv.fr/administration/produits-certifies/secnumcloud/
- Annonce officielle : https://www.orange.com/en/newsroom/press-releases/2021/orange-and-capgemini-join-forces-create-bleu - Site officiel : https://bleu.cloud - Statut certification : https://www.ssi.gouv.fr/administration/produits-certifies/secnumcloud/
Acteurs cloud américains
- Conformité et juridiction : https://aws.amazon.com/compliance/data-privacy-faq/ - Régions France : https://aws.amazon.com/about-aws/global-infrastructure/regions/
- Documentation juridique : https://cloud.google.com/terms/cloud-privacy-notice - Conformité européenne : https://cloud.google.com/security/compliance
- Centre de confidentialité : https://www.microsoft.com/en-us/trust-center - Souveraineté des données : https://azure.microsoft.com/en-us/explore/global-infrastructure/data-residency/
Analyses et études
- https://www.cnil.fr/fr/cloud-act-la-cnil-et-ses-homologues-europeens-salarment-sur-les-risques-pour-la-protection-des
- https://www.conseil-etat.fr/actualites/la-souverainete-numerique
- https://www.senat.fr/rap/r22-677/r22-677.html
- https://www.ssi.gouv.fr/administration/produits-certifies/secnumcloud/
Ouvrages de référence
- Témoignage direct sur l'affaire Alstom et l'extraterritorialité américaine
- Analyse de la souveraineté numérique européenne
- Étude sur l'extraterritorialité du droit américain
Vulnérabilités matérielles documentées
- Positive Technologies research : https://www.ptsecurity.com/ww-en/analytics/ - CVE database : https://cve.mitre.org/ (recherche : Intel ME)
- Site officiel : https://meltdownattack.com/ - Publications scientifiques originales : https://spectreattack.com/spectre.pdf
Note méthodologique : Les sources citées dans cet article sont accessibles publiquement. Les chiffres d'investissement pour S3NS et Bleu sont des estimations basées sur les annonces publiques des entreprises concernées (communiqués Thales, Orange, Capgemini) et les analyses de marché (Les Echos, L'Usine Digitale, rapports financiers publics). Les scénarios illustratifs concernant les suspensions de services cloud sont des hypothèses construites à partir de l'analyse des risques structurels et ne constituent pas des faits avérés. Pour les informations les plus récentes, il est recommandé de consulter directement les sites officiels des organisations mentionnées.
Cet article est publié sous licence Creative Commons BY-NC-SA.