Le même jour où Emmanuel Macron s'affiche à VivaTech avec Mistral et vante l'open source, il dîne à l'Élysée avec les patrons de Bleu et S3NS, vitrines de Microsoft et Google. Deux récits contradictoires, une seule politique : raconter la souveraineté le matin, financer la dépendance le soir.
Chapitre I : 11 juin 2025 — une journée, deux visages
Le 11 juin 2025 cristallise un paradoxe devenu structurel dans la politique numérique française : mise en scène de la souveraineté le matin, relativisation par la pratique le soir. Cette journée offre une lecture condensée des contradictions qui traversent la stratégie cloud et IA de la France depuis une décennie.
Le matin : VivaTech et l'affichage souverainiste
À VivaTech, Emmanuel Macron partage la scène avec Arthur Mensch, cofondateur de Mistral AI, et Jensen Huang, PDG de NVIDIA. Le message est calibré pour épouser l'angle du rapport Draghi : dans des marchés dominés par des plateformes intégrées verticalement, l'open source maximise diffusion, réutilisation et réversibilité. Donc l'autonomie industrielle européenne.
Le Président vante les mérites d'une IA française ouverte, auditable, appropriable par l'écosystème. Il célèbre une « troisième voie » entre la fermeture d'OpenAI et la domination des hyperscalers américains. Le récit est cohérent, la communication maîtrisée.
Le soir : l'Élysée et la realpolitik des contrats
Quelques heures plus tard, scène miroir au perron de l'Élysée. Un dîner réunit des dirigeants mondiaux et les représentants des « clouds de confiance » français : Bleu (joint-venture Orange-Capgemini adossée à Microsoft) et S3NS (Thales-Google Cloud). Les publications LinkedIn officielles immortalisent la séquence le jour même.
Cette juxtaposition n'est pas fortuite. Elle prolonge une trajectoire personnelle (Emmanuel Macron, « Young Leader » de la French-American Foundation en 2012) et un choix politique assumé : adosser la pratique opérationnelle aux stacks américaines tout en revendiquant une protection par la localisation et la gouvernance.
La contradiction n'est pas binaire
Il serait réducteur de voir dans cette séquence une simple hypocrisie. La localisation des données, la gouvernance française des entités opératrices, et les qualifications SecNumCloud apportent des garanties opérationnelles réelles : conformité RGPD renforcée, support francophone, interlocuteurs juridiques en droit français.
Mais ces garanties ne modifient pas la dépendance structurelle aux roadmaps produit et au droit extraterritorial américain (Cloud Act, FISA 702). Le 11 juin met au jour deux rationalités non alignées : un récit de souveraineté pour l'opinion publique, une dépense orientée vers la dépendance pour les marchés réels.
mermaidflowchart LR
subgraph Matin["VivaTech - Matin"]
A[Discours souveraineté] --> B[Open source]
A --> C[Mistral AI]
A --> D[Autonomie européenne]
end
subgraph Soir["Élysée - Soir"]
E[Dîner officiel] --> F[Bleu - Microsoft]
E --> G[S3NS - Google]
E --> H[Contrats publics]
end
B --> I{Contradiction structurelle}
F --> I
I --> J[Récit vs Pratique]
style A fill:#51cf66,color:#1a1a1a
style E fill:#ff6b6b,color:#ffffff
style I fill:#ffa94d,color:#1a1a1aL'enjeu analytique est donc de rappeler qu'aucun label ne transforme une pile propriétaire en capacité appropriable si la maîtrise des couches critiques n'est pas européenne.
Chapitre II : Bleu et S3NS — l'ambiguïté structurante du « cloud de confiance »
Les « clouds de confiance » incarnent un compromis politique : offrir les services Microsoft et Google dans des entités françaises, avec opérations localisées, gouvernance nationale, contrôles renforcés et trajectoires de qualification SecNumCloud. La promesse est lisible : utiliser ce que plébiscitent les organisations tout en réduisant l'exposition aux risques géopolitiques.
Bleu : Microsoft sous pavillon tricolore
Bleu, joint-venture entre Orange, Capgemini et Microsoft, propose de déployer Microsoft 365 et Azure sous gouvernance française. L'entité est juridiquement distincte de Microsoft, opérée depuis la France, avec un support francophone et des engagements de localisation des données.
À date, selon la documentation publique, la conception reste intégralement alignée sur les feuilles de route Microsoft : licences, cycles de mise à jour, outillage d'observabilité, orchestration. Bleu n'écrit pas le code, ne maîtrise pas les évolutions fonctionnelles, et dépend des décisions stratégiques de Redmond pour l'ensemble de sa roadmap.
S3NS : Google Cloud à la française
S3NS (Thales-Google Cloud) suit une logique comparable. L'opération se fait en France avec des cloisonnements juridiques renforcés. Mais les services managés, l'IA (Vertex AI, Gemini), les GPU et les cadences de mises à jour restent ancrés dans la plateforme Google.
Thales apporte son expertise en cybersécurité et en gestion des données sensibles. Google apporte l'infrastructure, les services et l'innovation. Le partage des rôles est clair, mais la dépendance technologique reste asymétrique.
Le label « confiance » : ce qu'il garantit, ce qu'il masque
Le label simplifie la narration politique selon trois publics cibles :
Aux citoyens : « Vos données sont en France, protégées par le droit français. »
Aux acheteurs publics : « Vous pouvez consommer Microsoft et Google avec un tampon de conformité. »
Aux fournisseurs américains : « Voici un canal régulé vers la commande publique française et européenne. »
La limite analytique est structurelle : localiser n'est pas maîtriser. La qualification renforce l'exploitation et la conformité, sans transformer des piles propriétaires en capacités européennes appropriables.
Matrice de réversibilité : quatre critères opérationnels
Pour évaluer objectivement la capacité de sortie, quatre critères opérationnels doivent être mesurés :
La conclusion s'impose : Bleu et S3NS sécurisent l'accès à des services propriétaires sans transformer la dépendance. Ce sont des compromis politiques, pas des solutions de souveraineté.
Chapitre III : Mirakl, archétype SaaS — performance sur rails américains
Mirakl est devenu un symbole de la réussite French Tech : licorne valorisée à plus de 3,5 milliards de dollars, clients mondiaux (Carrefour, Decathlon, Best Buy), croissance à trois chiffres. L'entreprise incarne l'excellence logicielle française dans le domaine des marketplaces B2B et B2C.
Un choix d'infrastructure rationnel
Selon la documentation publique, Mirakl s'appuie sur AWS, GCP et Azure pour sa scalabilité, sa présence multi-région, ses SLA et son time-to-market. Ce choix est économiquement rationnel pour un SaaS mondial : il mutualise des capacités industrielles autrement inatteignables en délais raisonnables.
L'alternative aurait été de construire sa propre infrastructure ou de s'adosser à des clouds européens moins matures sur certains segments (observabilité, services managés IA, présence mondiale). Le calcul coût-bénéfice a favorisé les hyperscalers.
Le coût macroéconomique caché
Mais cette efficience microéconomique a un coût macroéconomique : une part significative de la valeur créée (compute, stockage, egress, services managés, observabilité) remonte vers la rente d'infrastructure des hyperscalers américains.
Un modèle répandu, pas une exception
Mirakl n'est pas une exception. De nombreuses pépites applicatives françaises fonctionnent ainsi : Dataiku, Algolia, ContentSquare, Aircall. On gagne sur la couche applicative, mais on loue la pile basse à des acteurs non européens.
L'enjeu des politiques publiques
Au plan des politiques publiques, deux effets se combinent :
L'enjeu n'est pas de blâmer un modèle performant. C'est de rééquilibrer par des leviers publics : architectures réversibles exigées, budgets fléchés vers des alternatives européennes pour la pile basse, clauses d'achat qui modifient le signal-prix.
Chapitre IV : OVHcloud — la caution souveraine sous-dotée
OVHcloud a consolidé des périmètres SecNumCloud (Bare Metal, VMware, Hosted Private Cloud), investi massivement en R&D européenne, industrialisé ses datacenters et tient une concurrence crédible sur plusieurs segments : IaaS, cloud privé managé, HPC. Dans la communication publique, OVH est l'exemple-preuve qu'il existe un cloud européen viable.
Une offre technique mature
L'offre OVHcloud couvre aujourd'hui :
Le piège de la segmentation UGAP
Côté achat public (UGAP / Nuage Public), la segmentation officielle distingue trois catégories :
Dans la pratique, la demande pour Microsoft 365 et les services Google rencontre naturellement les joint-ventures « confiance » qui réassurent politiquement les décideurs. Le réflexe du « personne n'a jamais été viré pour avoir choisi Microsoft » opère à plein.
Résultat : OVHcloud rassure dans les discours officiels, tandis que les enveloppes budgétaires les plus dynamiques se dirigent vers des montages encore dépendants de stacks américaines.
Un risque systémique
Le risque est systémique : affaiblir, par sous-financement relatif, l'acteur européen le plus susceptible de tenir la compétition IaaS/HPC face aux géants américains. La souveraineté se mesure aux CAPEX et OPEX orientés vers des capacités contrôlables, pas au nombre de tribunes ministérielles.
Ce que fait et ne fait pas SecNumCloud
La qualification SecNumCloud renforce l'assurance sur les processus, l'exploitation et les contrôles de sécurité. Elle impose des exigences strictes en matière de gouvernance, de localisation et de protection des données.
Mais elle ne convertit pas une stack propriétaire en pile ouverte et appropriable. Un service Microsoft qualifié SecNumCloud reste un service Microsoft, avec toutes les dépendances que cela implique.
Chapitre V : Les oubliés utiles — Scaleway, Outscale, Clever Cloud
La souveraineté numérique est une chaîne, pas un totem unique. Au-delà d'OVHcloud, plusieurs acteurs français construisent des briques essentielles de l'infrastructure cloud européenne. Leur sous-médiatisation tient moins à leurs capacités techniques qu'à une culture persistante du « grand partenaire international ».
Scaleway : l'innovation ARM et l'interopérabilité
Scaleway (groupe Iliad) incarne une approche différenciante :
Outscale : le précurseur SecNumCloud
Outscale (Dassault Systèmes) a été le premier cloud français qualifié SecNumCloud dès 2019. Son positionnement :
Clever Cloud : le PaaS souverain
Clever Cloud propose une approche PaaS à forte intensité open source :
Construire la taille critique
La taille critique ne se décrète pas. Elle se construit par des leviers concrets :
mermaidgraph TB
subgraph Coalition["Coalition souveraine"]
A[OVHcloud] --> E[Mutualisation R&D]
B[Scaleway] --> E
C[Outscale] --> E
D[Clever Cloud] --> E
end
E --> F[Outils partagés]
E --> G[SLA communs]
E --> H[Interop vérifiée]
F --> I[Écosystème compétitif]
G --> I
H --> I
I --> J[Alternative crédible aux hyperscalers]
style E fill:#51cf66,color:#1a1a1a
style I fill:#3b82f6,color:#ffffff
style J fill:#ffa94d,color:#1a1a1aChapitre VI : Draghi vs Macron — une boussole claire, un zapping coûteux
Le rapport Draghi sur la compétitivité européenne (avril 2024) pose une boussole stratégique claire : l'open source comme vecteur de compétitivité, les espaces de données sous gouvernance européenne, et des exemptions antitrust ciblées pour recréer la taille critique face aux géants américains et chinois.
La doctrine Draghi : effets d'échelle et appropriabilité
La logique du rapport est limpide :
La pratique française : le zigzag permanent
En miroir, la pratique française oscille sans cap clair :
Ce zigzag répond à une contrainte politique réelle : réassurer des usages dominants (Microsoft 365, Google Workspace) sans créer de rupture opérationnelle. Mais il produit un coût d'opportunité massif : la dépense publique n'augmente pas au même rythme les capacités européennes de la pile basse.
L'arbitrage académique est clair
Si l'open source et la mutualisation sont stratégiques (ce que tout le monde affirme), alors les critères d'achat doivent récompenser l'appropriabilité (réversibilité, interopérabilité, code ouvert) et pénaliser les configurations captives.
À défaut, la boussole indique le nord pendant que la marche prend un autre chemin. Et le coût de ce décalage se compte en années de retard industriel et en milliards d'euros de rente transférée.
Chapitre VII : Mistral — l'open source comme pratique industrielle
Mistral AI incarne une approche radicalement différente des montages « confiance » : publier des modèles ouverts, documenter, permettre la réutilisation à coûts marginaux faibles, créer un socle partagé pour les entreprises européennes. Ce n'est pas un slogan, c'est une pratique industrielle avec des bénéfices mesurables.
Trois bénéfices opérationnels pour l'intérêt public
1. Réutilisation et diffusion
Le capital scientifique devient accessible à un tissu large d'acteurs : PME, ETI, laboratoires de recherche, administrations. Chacun peut adapter, fine-tuner et évaluer les modèles selon ses besoins spécifiques, sans dépendre d'un éditeur unique.
2. Auditabilité et sécurité
La transparence du code facilite les revues de sécurité, l'identification des biais, les contre-mesures de robustesse. Pour des usages publics ou sensibles (santé, justice, défense), cette auditabilité est un prérequis que les modèles fermés ne peuvent offrir.
3. Réversibilité et portabilité
Les modèles ouverts peuvent être hébergés on-premise, sur des clouds européens, orchestrés via Kubernetes ou Slurm, itérés sans dépendre des décisions stratégiques d'un éditeur américain.
Deux trajectoires opposées
La comparaison avec les montages « confiance » oppose deux trajectoires fondamentalement différentes :
| Critère | Mistral (open source) | Bleu/S3NS (confiance) |
|---|---|---|
| Appropriabilité | Code ouvert, réutilisable | Service fermé, loué |
| Dépendance roadmap | Communauté européenne | Redmond / Mountain View |
| Valeur résiduelle | Accumulation de savoir-faire | Consommation de service |
| Effet d'écosystème | Irrigue startups, labos, PME | Concentre vers éditeur |
mermaidgraph TB
subgraph OpenSource["Trajectoire Open Source"]
A1[Mistral publie modèle] --> B1[Entreprises adaptent]
B1 --> C1[Compétences locales]
C1 --> D1[Écosystème européen renforcé]
D1 --> E1[Autonomie stratégique]
end
subgraph Confiance["Trajectoire Confiance"]
A2[Bleu/S3NS vend service] --> B2[Entreprises consomment]
B2 --> C2[Dépendance renforcée]
C2 --> D2[Marges vers US]
D2 --> E2[Vassalisation technologique]
end
style E1 fill:#51cf66,color:#1a1a1a
style E2 fill:#ff6b6b,color:#ffffffL'esprit polytechnicien appliqué
Dans l'esprit de la devise polytechnicienne « Pour la Patrie, les Sciences, la Gloire », Mistral convertit l'excellence scientifique française en capacité productive partageable. Le rendement social dépasse l'entreprise : il irrigue des filières entières (santé, industrie, services publics).
La politique publique peut amplifier cet effet par trois leviers :
Chapitre VIII : Doctrine NextHop — aligner discours, dépense et pile
Sortir de la duplicité suppose une doctrine opérationnelle qui colle à la technique et aux cycles d'investissement. Voici les éléments constitutifs d'une politique cohérente.
Six clauses pour les marchés publics
Ces clauses sont prêtes à l'emploi et peuvent être intégrées immédiatement dans les appels d'offres :
1. Réversibilité chiffrée
2. Interopérabilité vérifiée
3. Priorité open source
4. Gouvernance UE et transparence
5. Observabilité indépendante
6. Filière GPU/HPC européenne
Rééquilibrage UGAP / Nuage Public
Le catalogue Nuage Public doit évoluer selon trois principes :
Espaces de données sectoriels (ligne Draghi)
Conformément aux recommandations du rapport Draghi :
Indicateurs de suivi annuels
Une doctrine sans métriques est un vœu pieux. Cinq indicateurs doivent être suivis annuellement :
Conclusion : Bâtir plutôt que raconter
On peut se faire photographier avec des champions de l'open source le matin et des « trusted clouds » le soir. Cela produit des images. Cela ne modifie pas la pile technique sur laquelle repose notre économie numérique.
La souveraineté n'est pas un label, c'est de l'ingénierie et de la commande publique. Elle se mesure en critères concrets :
Mistral montre un cap : excellence scientifique, diffusion ouverte, appropriabilité par l'écosystème européen. Ce n'est pas une exception pittoresque, c'est un modèle généralisable.
À l'État d'aligner budgets, marchés et doctrine pour faire de cette voie la norme, pas l'exception.
Bâtir plutôt que raconter : c'est une politique, pas un slogan.
Glossaire
Cloud Act : Loi américaine (2018) permettant aux autorités US d'accéder aux données détenues par des entreprises américaines, y compris lorsque hébergées hors des États-Unis.
Egress : Flux de données sortants d'un cloud, généralement facturés (coût de sortie).
FISA 702 : Section de la loi américaine sur la surveillance étrangère permettant la collecte de données de non-citoyens américains.
HPC : High Performance Computing, calcul haute performance (clusters, GPU, interconnexions rapides).
Hyperscaler : Fournisseur cloud mondial à très grande échelle (AWS, Azure, GCP).
IaC : Infrastructure as Code, description déclarative de l'infrastructure (Terraform, OpenTofu) pour portabilité et reproductibilité.
Interopérabilité : Aptitude de systèmes différents à fonctionner ensemble via des standards (formats, APIs).
Nuage Public : Portail et catalogue des offres cloud pour l'État français.
OCI : Open Container Initiative, standard pour les conteneurs.
Open source (OSS) : Code source ouvert dont la licence organise réutilisation et modification.
Réversibilité : Capacité à quitter un fournisseur avec coûts, délais et risques maîtrisés.
Roadmap : Trajectoire produit d'un éditeur (fonctions, cadences de mises à jour).
RTO/RPO : Recovery Time Objective / Recovery Point Objective, objectifs de reprise en cas d'incident.
SBOM : Software Bill of Materials, inventaire des composants logiciels d'une application.
SecNumCloud : Référentiel ANSSI de qualification pour offres cloud (exigences d'organisation, d'opération, de sécurité).
Stack / Pile : Couches techniques d'un système (matériel → OS → réseau → stockage → orchestration → services → applicatif).
UGAP : Union des Groupements d'Achats Publics, centrale d'achat public française.
Sources et références
Textes et rapports institutionnels
Documentation fournisseurs
Événements et publications
Analyses sectorielles
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