Le cas VMware révèle comment le géant financier américain a structuré un système où, de la gouvernance à la dette, du cloud à l'énergie, chaque maillon de la chaîne numérique alimente les mêmes rendements. Une analyse des mécanismes profonds de captation de valeur au détriment de la souveraineté du Vieux Continent.
L'Europe numérique se trouve prise dans un étau dont elle ne mesure pas encore pleinement les contours. Derrière les augmentations tarifaires faramineuses imposées par Broadcom aux utilisateurs de VMware, derrière les migrations massives vers les clouds américains présentées comme la « solution » à cette crise, une même structure d'incitations oriente les flux : celle de BlackRock, premier gestionnaire d'actifs mondial avec plus de 11 500 milliards de dollars sous gestion.
Mais réduire BlackRock à un simple « gros actionnaire » serait passer à côté de l'essentiel. Le géant de la gestion indicielle a construit, en trois décennies, une position unique dans l'économie mondiale : à la fois actionnaire dominant, créancier majeur, infrastructure de marché incontournable et prescripteur de normes de gouvernance. Cette position lui permet de capter de la valeur à chaque étage de la chaîne technologique, que les marchés montent ou descendent, que les entreprises européennes restent captives ou tentent de s'émanciper.
Cette analyse démontre comment ce système fonctionne, du proxy voting aux ETF, de la dette corporate au « cloud de confiance », et pourquoi les « solutions » généralement proposées ne font souvent que renforcer la dépendance qu'elles prétendent combattre.
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I. L'omniprésence actionnariale : BlackRock au coeur de la tech américaine
BlackRock n'est pas un simple investisseur parmi d'autres. Avec ses fonds iShares et sa stratégie de réplication indicielle, le gestionnaire détient des participations significatives dans la quasi totalité des géants technologiques américains. Plus encore, il figure systématiquement parmi les deux ou trois premiers actionnaires de ces entreprises, lui conférant une influence considérable lors des assemblées générales.
Ces chiffres, apparemment modestes, masquent une réalité bien plus significative. Dans le système actionnarial américain où la propriété est extrêmement dispersée, détenir 5 à 7% du capital d'une entreprise confère un pouvoir d'influence majeur. BlackRock est ainsi le premier ou deuxième actionnaire d'une société américaine cotée sur cinq, et possède plus de 5% du capital de quatre sociétés sur dix parmi les grandes capitalisations.
La particularité du modèle BlackRock réside dans son ubiquité. Contrairement à un fonds activiste qui ciblerait une entreprise spécifique, BlackRock est présent partout simultanément. Cette position lui permet de bénéficier de l'ensemble des dynamiques de marché, y compris celles qui opposent des concurrents directs.
II. Le triumvirat financier et la « common ownership »
BlackRock ne règne pas seul. Avec Vanguard et State Street, il forme ce que les chercheurs de Harvard Lucian Bebchuk et Scott Hirst ont baptisé les « Giant Three ». Ces trois gestionnaires d'actifs captent désormais l'essentiel de l'épargne des ménages américains, notamment via le système 401(k) de retraite par capitalisation.
L'effet anticoncurrentiel de la « common ownership »
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Cette concentration actionnariale soulève des questions fondamentales que la recherche académique explore depuis une décennie. Lorsque les mêmes actionnaires détiennent des participations significatives chez des concurrents directs, les incitations à la concurrence agressive s'émoussent.
Les économistes José Azar, Martin Schmalz et Isabel Tecu ont montré dans une étude de 2018 que la « common ownership » dans le secteur aérien américain était corrélée à des prix de billets plus élevés de 3 à 7%. D'autres travaux ont étendu l'analyse aux secteurs bancaire et pharmaceutique avec des résultats similaires.
Appliquée au secteur technologique, cette grille de lecture suggère que les hyperscalers n'ont pas nécessairement intérêt à se livrer une guerre des prix destructrice. Leurs actionnaires communs bénéficient davantage d'un oligopole stable et rentable que d'une concurrence féroce qui comprimerait les marges de tous.
Il convient toutefois de nuancer : le débat académique reste ouvert. Des chercheurs comme Edward Rock et Daniel Rubinfeld contestent la robustesse des preuves empiriques et soulignent les difficultés méthodologiques à isoler l'effet de la common ownership d'autres facteurs. La question n'est pas tranchée, mais elle mérite d'être posée.
III. Le vrai pouvoir : la gouvernance par procuration
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Au delà de la simple détention d'actions, le pouvoir de BlackRock s'exerce principalement à travers ce vote aux assemblées générales. C'est là que réside le « pouvoir sans mandat démocratique » le plus significatif.
Le paradoxe de la gestion passive
La gestion indicielle repose sur un paradoxe fondamental. Les clients choisissent un ETF pour sa performance financière, pas pour ses orientations de gouvernance. Pourtant, en confiant leur épargne à BlackRock, ils lui délèguent implicitement le droit de vote attaché à leurs actions.
En 2023, BlackRock a exercé des droits de vote sur plus de 17 000 assemblées générales dans le monde, soit environ 170 000 résolutions. Aucun épargnant individuel ne peut suivre, analyser et se prononcer sur un tel volume de décisions.
Les conseillers en vote : ISS et Glass Lewis
Pour traiter ce flux de décisions, BlackRock s'appuie largement sur les recommandations de deux sociétés de conseil en vote (proxy advisors) : Institutional Shareholder Services (ISS) et Glass Lewis. Ces acteurs, largement méconnus du grand public, exercent une influence considérable sur la gouvernance des entreprises cotées mondiales.
ISS et Glass Lewis analysent les résolutions soumises au vote et émettent des recommandations que les gestionnaires d'actifs suivent fréquemment. Des études estiment que les recommandations d'ISS influencent entre 6% et 10% des votes, un chiffre suffisant pour faire basculer de nombreuses résolutions.
Les politiques de vote : ESG et « say-on-pay »
BlackRock publie chaque année ses politiques de vote, qui définissent ses orientations sur les grandes questions de gouvernance : rémunération des dirigeants (say-on-pay), composition des conseils d'administration, résolutions climatiques, etc.
Ces politiques, bien que présentées comme « responsables », reflètent avant tout les intérêts de BlackRock en tant qu'actionnaire universel. Le gestionnaire a ainsi voté contre des résolutions climatiques jugées trop contraignantes en 2023, arguant qu'elles risquaient de nuire à la performance financière.
La question fondamentale demeure : qui mandate BlackRock pour définir ce qu'est une « bonne gouvernance » ? Les épargnants dont il gère l'argent n'ont jamais été consultés sur ces orientations.
Certes, BlackRock a lancé en 2022 un programme de « pass-through voting » permettant à certains clients institutionnels de voter directement. Mais ce dispositif reste marginal : il ne concerne qu'une fraction des encours et exclut les particuliers investis via ETF. L'essentiel du pouvoir de vote demeure concentré entre les mains de l'équipe Investment Stewardship de BlackRock.
IV. BlackRock comme infrastructure de marché
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Au delà de son rôle d'investisseur, BlackRock s'est progressivement transformé en infrastructure de marché, un statut qui lui confère des avantages systémiques uniques.
Les ETF iShares : les « autoroutes » du capital
Les ETF (Exchange Traded Funds) de la gamme iShares représentent plus de 3 000 milliards de dollars d'actifs sous gestion. Ces produits fonctionnent comme des « autoroutes » pour les flux de capitaux : lorsqu'un secteur attire l'investissement, l'argent transite mécaniquement par les ETF iShares qui répliquent ce secteur.
Ce mécanisme crée un cercle auto-renforçant : la tech capte l'épargne mondiale, BlackRock capte la tech via ses ETF sectoriels, les flux entrants poussent les valorisations à la hausse, ce qui attire de nouveaux flux. Le gestionnaire d'actifs devient ainsi le principal bénéficiaire de la financiarisation de l'économie numérique.
Aladdin : le système nerveux des marchés
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La plateforme Aladdin constitue l'autre pilier de l'infrastructure BlackRock. Ce système de gestion des risques et d'analyse de portefeuille est utilisé par des centaines d'institutions financières dans le monde, gérant collectivement plus de 20 000 milliards de dollars d'actifs.
Aladdin confère à BlackRock une visibilité agrégée sans équivalent sur les dynamiques de marché. Les données anonymisées et les modèles de risque alimentés par des centaines d'institutions permettent d'identifier les tendances avant qu'elles ne deviennent visibles au reste du marché. Cette position d'observateur privilégié, sans accès direct aux portefeuilles individuels des clients, constitue néanmoins un avantage informationnel considérable.
V. Le levier oublié : la dette
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Réduire BlackRock à un investisseur en actions serait une erreur majeure. Le gestionnaire est également l'un des plus importants détenteurs d'obligations corporate au monde, avec plus de 2 500 milliards de dollars investis en fixed income.
La dette tech : une pompe à rendement
Les géants technologiques, malgré leurs montagnes de trésorerie, émettent régulièrement de la dette. Ce paradoxe apparent s'explique par l'optimisation fiscale et financière : les intérêts sont déductibles, le cash offshore reste à l'abri de l'impôt américain, et la dette offre une flexibilité du capital que l'autofinancement n'apporte pas. Apple a ainsi émis plus de 100 milliards de dollars d'obligations depuis 2013, Microsoft plus de 80 milliards, et Google (Alphabet) près de 40 milliards.
À chaque émission, les fonds obligataires de BlackRock sont acheteurs. Le gestionnaire perçoit ainsi les intérêts de la dette (rendement obligataire) en plus des dividendes des actions. Double captation sur le même sous-jacent.
« BlackRock gagne même quand ça baisse »
Le positionnement sur la dette offre un avantage supplémentaire : la protection contre les baisses de marché. Lorsque les actions chutent, les investisseurs se réfugient vers les obligations, considérées comme plus sûres. Les fonds obligataires de BlackRock captent ces flux de « flight to quality ».
De plus, les obligations senior sont remboursées avant les actionnaires en cas de faillite. BlackRock, présent aux deux étages de la structure de capital, est ainsi protégé dans les scénarios défavorables.
Cette position explique pourquoi BlackRock peut promouvoir une certaine « prise de risque » dans ses politiques de gouvernance : même si une stratégie agressive échoue, le gestionnaire récupère sa mise via la dette.
VI. L'affaire VMware : anatomie d'une captation de valeur
Le rachat de VMware par Broadcom pour 69 milliards de dollars en novembre 2023 constitue un cas d'école des mécanismes de captation de valeur mis en oeuvre par les grands acteurs de la finance américaine au détriment de l'économie européenne.
VMware, leader mondial de la virtualisation, équipe plus de 90% des grandes organisations publiques et privées européennes. Cette position quasi monopolistique en fait ce que les économistes appellent un « sticky product », un produit dont la migration vers une alternative est si coûteuse et risquée qu'elle devient pratiquement impossible à court terme.
L'explosion tarifaire
Dès la finalisation du rachat, Broadcom a mis en oeuvre une stratégie agressive : suppression des licences perpétuelles, regroupement forcé en bundles logiciels, et augmentations tarifaires sans précédent.
Ces chiffres ne sont pas des exceptions. L'Observatoire européen de la concurrence dans le cloud (ECCO) a documenté des augmentations comprises entre 800% et 1500% pour la majorité des clients européens. En moyenne, les factures ont été multipliées par dix sans aucune amélioration technique ou développement logiciel.
Le coût pour l'économie européenne
Les quatre principales associations de DSI européennes (Cigref, Beltug, CIO Platform Nederland, Voice) ont estimé à 15 milliards d'euros la « ponction financière exorbitante, illégitime et stérile » que Broadcom s'apprête à prélever sur l'économie européenne au cours des 24 mois suivant le rachat.
Ce transfert massif de richesses constitue une hémorragie économique pour le continent européen, sans contrepartie productive. L'argent prélevé ne finance ni innovation, ni emplois en Europe. Il alimente directement les rendements des actionnaires américains et, via les impôts, le Trésor des États Unis.
VII. La chaîne de dépendance complète : du logiciel à l'énergie
VMware n'est qu'un étage d'une chaîne de dépendance bien plus vaste. Pour comprendre l'ampleur du phénomène, il faut déplier l'ensemble de la pile technologique sur laquelle repose l'économie numérique européenne.
Étage 1 : Virtualisation et conteneurs
VMware domine la virtualisation classique. Red Hat (IBM) s'impose pour l'orchestration Kubernetes. BlackRock détient 7,2% d'IBM.
Étage 2 : Les hyperscalers
AWS, Azure et GCP concentrent plus de 65% du marché mondial du cloud public. Les « Giant Three » détiennent collectivement 18 à 22% du capital de chacun.
Étage 3 : L'infrastructure IA
Nvidia capte 90% du marché des puces IA. BlackRock détient 5,8% de son capital.
Étage 4 : Semi-conducteurs
TSMC fabrique l'essentiel des puces avancées. Synopsys fournit les outils de conception. BlackRock est actionnaire significatif des deux.
Étage 5 : Énergie
Les data centers consomment des quantités massives d'électricité. Microsoft a signé un PPA nucléaire avec Constellation Energy. BlackRock, via ses fonds infrastructure, est présent sur ce segment également.
Le message essentiel : la rente se déplace d'un étage à l'autre selon les cycles technologiques, mais l'actionnariat dominant reste le même. Que l'avenir soit au cloud, à l'IA, au quantique ou à une technologie encore inconnue, BlackRock sera positionné pour en capter la valeur.
VIII. Le vendor lock-in comme actif financier
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Les analystes financiers ont parfaitement intégré la valeur du « lock-in » technologique dans leurs modèles de valorisation. Ce qui constitue un problème stratégique pour l'Europe est un actif pour Wall Street.
La formule du pricing power
Le raisonnement est simple :
La dépendance européenne comme actif coté
Dans cette logique, la dépendance technologique européenne n'est pas un « problème » : c'est un actif financier coté en bourse. Chaque fois qu'une entreprise européenne signe un contrat pluriannuel avec un fournisseur américain sans clause de sortie raisonnable, elle accroît la « valeur de la captivité » intégrée dans le cours de bourse de ce fournisseur.
Les 15 milliards d'euros que Broadcom s'apprête à prélever sur l'économie européenne sont, du point de vue des marchés, la « réalisation de valeur » d'un actif (le lock-in VMware) qui était déjà intégré dans le prix payé lors du rachat.
Cette lecture explique pourquoi les investisseurs ont applaudi les augmentations tarifaires de Broadcom : elles validaient leur thèse d'investissement sur la monétisation du lock-in.
IX. Le piège du « quelle que soit votre décision »
La situation créée par Broadcom place les entreprises européennes face à un choix impossible, dans lequel BlackRock gagne à tous les coups.
Scénario 1 : Rester sur VMware
Accepter les nouvelles conditions tarifaires revient à subir une augmentation moyenne de 1000% sans contrepartie. La rente ainsi générée alimente les dividendes et rachats d'actions de Broadcom, dont BlackRock détient 5,9%.
Scénario 2 : Migrer vers les hyperscalers américains
La « solution » naturelle consiste à accélérer la migration vers AWS, Azure ou GCP. Mais ces hyperscalers ont les mêmes actionnaires que Broadcom. BlackRock détient 6,5% d'Amazon, 7,3% de Microsoft et 6,2% d'Alphabet.
Scénario 3 : Migrer vers des alternatives européennes
Quelques alternatives existent : Proxmox (open source autrichien), OpenNebula (espagnol), ou les offres cloud d'OVHcloud et Scaleway. Mais leur adoption à grande échelle nécessite 3 à 5 ans de migration, des investissements considérables en compétences, et une prise de risque que peu de DSI sont prêts à assumer.
Gartner estime que seulement 15% des entreprises utilisatrices de VMware initieront une migration vers des alternatives non américaines d'ici 2025, proportion qui pourrait atteindre 35% en 2028 dans le scénario le plus optimiste.
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start["🏢 Entreprise européenne"]
vmware["📦 Dépendance VMware"]
broadcom["💰 Rachat Broadcom<br/>+1000% tarifs"]
choice{"Choix impossible"}
stay["Rester VMware<br/>= payer Broadcom"]
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blackrock["⬡ BlackRock<br/>actionnaire partout"]
weakness["⚠️ Affaiblissement<br/>souveraineté EU"]
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style blackrock fill:#1e40af,stroke:#1e3a8a,color:#fff
style weakness fill:#dc2626,stroke:#b91c1c,color:#fffLe cercle vicieux de la dépendance technologique : Quel que soit le chemin emprunté, les flux financiers convergent vers les mêmes actionnaires.
L'Europe se retrouve ainsi dans un système où chaque décision, même celle de chercher l'indépendance, renforce à court terme la captation de valeur par les acteurs financiers américains.
X. L'État américain en arrière-plan
La domination technologique américaine ne repose pas uniquement sur l'excellence entrepreneuriale et l'efficacité des marchés financiers. Elle s'adosse à un « complexe » public/privé qui mêle commande publique massive, écosystème défense/renseignement et régulation extraterritoriale.
La commande publique comme moteur
Le gouvernement fédéral américain est le plus gros client informatique du monde. Le programme FedRAMP (Federal Risk and Authorization Management Program) définit les standards de sécurité pour les fournisseurs cloud du gouvernement. Obtenir la certification FedRAMP ouvre un marché de plusieurs dizaines de milliards de dollars par an.
AWS, Microsoft Azure et Google Cloud ont tous développé des offres « GovCloud » spécifiques. Ces contrats publics ont permis de financer le développement d'infrastructures ensuite commercialisées au reste du monde, y compris en Europe.
L'écosystème défense et renseignement
La CIA a été l'un des premiers clients cloud d'AWS avec un contrat de 600 millions de dollars en 2013. Le DoD (Department of Defense) a attribué des contrats JEDI puis JWCC à Microsoft et AWS pour des montants cumulés de plusieurs dizaines de milliards.
Cet écosystème crée une proximité structurelle entre les géants tech et l'appareil sécuritaire américain. Une proximité qui soulève des questions légitimes sur l'utilisation des données hébergées dans les clouds US par des entreprises européennes.
Cloud Act et FISA : l'extraterritorialité juridique
Le CLOUD Act (2018) permet aux autorités américaines d'exiger l'accès aux données stockées par des entreprises américaines, y compris lorsque ces données sont hébergées hors des États Unis. Le FISA (Foreign Intelligence Surveillance Act) Section 702 autorise la surveillance sans mandat des communications de personnes non américaines.
Ces dispositifs juridiques placent toute donnée confiée à un fournisseur américain sous la juridiction potentielle des États Unis, indépendamment de sa localisation physique.
XI. Les « solutions » qui renforcent le système
Face à la crise VMware, plusieurs « solutions » sont proposées aux entreprises européennes. L'analyse de ces options révèle qu'elles tendent souvent à renforcer la dépendance plutôt qu'à la réduire.
Les migrations de crise vers les hyperscalers
La réponse la plus commune à l'explosion tarifaire VMware consiste à accélérer la migration vers le cloud public. AWS, Azure et GCP proposent tous des programmes d'accompagnement et des crédits de migration pour faciliter cette transition.
Mais cette « solution » ne fait que déplacer la dépendance d'un acteur américain (Broadcom) vers d'autres (Amazon, Microsoft, Google). Les mêmes actionnaires en bénéficient, et le risque de pricing power abusif est simplement reporté dans le temps.
Le « cloud de confiance » : conformité vs souveraineté
En France, le label « cloud de confiance » (SecNumCloud) et les offres « Bleu » (Microsoft/Orange/Capgemini) et « S3ns » (Google/Thales) sont présentées comme des réponses au problème de souveraineté.
Ces offres gèrent effectivement le risque de conformité réglementaire (RGPD, Cloud Act) en garantissant un hébergement sur le sol français par des entités de droit français. Mais elles ne résolvent en rien la dépendance économique : les licences logicielles, les redevances technologiques et les marges remontent toujours vers les maisons mères américaines.
La conformité comme produit dérivé de la dépendance
Plus subtilement, l'industrie de la conformité qui s'est développée autour du RGPD, du Cloud Act et des réglementations connexes constitue elle-même un « produit dérivé » de la dépendance technologique.
Les entreprises européennes paient des consultants, des auditeurs et des intégrateurs pour « gérer » leur dépendance aux solutions américaines plutôt que pour s'en affranchir. Ce marché de la compliance, estimé à plusieurs milliards d'euros par an en Europe, n'existerait pas sans la dépendance qu'il prétend encadrer.
XII. La capture des récits : analystes, cabinets et médias
La persistance de la dépendance technologique européenne s'explique aussi par la « capture des récits » : l'écosystème qui influence les décisions des DSI et des dirigeants est lui-même aligné sur les intérêts des fournisseurs dominants.
Le « Magic Quadrant » et l'orientation vers le « moins risqué »
Gartner, Forrester et IDC dominent le marché des études technologiques destinées aux décideurs. Leurs « Magic Quadrants » et « Waves » orientent des milliards de dollars de dépenses IT chaque année.
Ces cabinets ont un modèle économique fondé sur les abonnements des grandes entreprises et les revenus des conférences. Les géants tech américains sont à la fois leurs plus gros clients (pour les études personnalisées) et leurs plus gros annonceurs (pour les événements).
Dans ce contexte, recommander une solution « risquée » (comprendre : non américaine, moins établie) expose l'analyste à des critiques si le projet échoue. Recommander AWS ou Microsoft est « safe » : personne ne sera licencié pour avoir choisi le leader du marché.
Les intégrateurs : incitations alignées sur les éditeurs
Les grands cabinets de conseil et intégrateurs (Accenture, Capgemini, Atos, etc.) tirent une part croissante de leurs revenus des partenariats avec les hyperscalers. AWS, Azure et GCP ont tous des programmes « partenaires » qui rémunèrent les intégrateurs en fonction du volume de business généré.
Un consultant qui recommande une migration vers OVHcloud plutôt qu'Azure génère moins de revenus pour son employeur qu'un consultant qui recommande Azure. L'incitation structurelle pousse vers les solutions américaines.
Le circuit des conférences et de l'expertise
Les conférences tech (AWS re:Invent, Microsoft Ignite, Google Cloud Next) sont devenues des événements majeurs où se construisent les réputations et les carrières. Les « experts » reconnus sont ceux qui maîtrisent les technologies dominantes.
Un architecte cloud spécialisé sur AWS trouvera plus facilement des missions qu'un spécialiste d'OpenStack ou de Proxmox. Cette dynamique de marché du travail renforce la concentration des compétences sur les solutions américaines et rend l'émergence d'alternatives européennes plus difficile.
XIII. L'inaction européenne : une complicité passive
Face à cette situation, la réponse des institutions européennes a été d'une faiblesse déconcertante. La Commission européenne avait été alertée dès 2022 par le Cigref et ses partenaires européens sur les risques du rachat de VMware par Broadcom. Malgré ces mises en garde, elle a approuvé l'opération sans conditions significatives.
Le CISPE (Cloud Infrastructure Service Providers in Europe) a depuis porté plainte devant le Tribunal de l'Union européenne, arguant que la Commission avait « regardé cette fusion les yeux à moitié fermés et l'a déclarée sans risque ». L'association accuse Bruxelles d'avoir « remis un chèque en blanc à Broadcom pour augmenter les prix, verrouiller et pressurer les clients ».
XIV. Le contre-modèle européen : que ferait un « BlackRock européen » ?
Pour sortir de l'impasse, il faut imaginer ce que serait une stratégie européenne symétrique à celle de BlackRock : utiliser le poids financier pour orienter les marchés plutôt que de les subir.
Un fonds souverain numérique européen
L'Europe dispose de ressources financières considérables, mais fragmentées. Un fonds souverain européen dédié au numérique pourrait :
Prendre des participations significatives dans les champions technologiques européens (ASML, SAP, OVHcloud, etc.) pour en assurer la stabilité actionnariale et bloquer les OPA hostiles.
Investir dans les alternatives émergentes (Proxmox, OpenNebula, Scaleway) pour accélérer leur montée en puissance et leur permettre d'atteindre la taille critique.
Constituer des participations dans les géants américains pour avoir « voix au chapitre » dans leur gouvernance. Si l'Europe détenait 2% d'Amazon, Microsoft et Google, elle disposerait d'un levier d'influence non négligeable.
Des ETF européens « EuroStack »
Sur le modèle des ETF thématiques américains, des ETF « EuroStack » pourraient canaliser l'épargne européenne vers les entreprises technologiques du continent. Les plans d'épargne retraite européens (PER en France, équivalents ailleurs) pourraient être incités fiscalement à investir dans ces véhicules.
L'interopérabilité comme arme réglementaire
Le DMA (Digital Markets Act) ouvre la voie à des obligations d'interopérabilité pour les « gatekeepers ». Cette logique pourrait être étendue au segment de la virtualisation :
La commande publique comme levier de traction
Les marchés publics européens représentent plus de 2 000 milliards d'euros par an. Imposer des critères de souveraineté numérique dans les appels d'offres créerait un marché captif pour les alternatives européennes.
Le principe du « Buy European when possible » (achat européen quand c'est possible) sur les segments où des alternatives crédibles existent (virtualisation, stockage objet, IAM) enverrait un signal fort au marché.
Les limites du contre-modèle
Ce scénario suppose un mandat politique clair et une coordination entre États membres sur les épargnes retraite et l'assurance-vie, aujourd'hui largement nationales. Il implique aussi d'accepter une période de moindre rendement le temps que l'écosystème européen atteigne la maturité. Autant de conditions qui exigent un consensus politique que l'UE peine à construire sur les sujets industriels.
XV. L'autre lecture : ce que répondent les défenseurs du système
Par souci d'équilibre, il convient de présenter les arguments avancés par les partisans du modèle actuel, même si cette analyse les considère insuffisants.
« BlackRock crée de la valeur pour les épargnants »
L'argument principal : en démocratisant l'accès aux marchés via des ETF à faibles frais (souvent 0,1% par an contre 1 à 2% pour les fonds actifs), BlackRock a permis à des millions de ménages modestes d'investir efficacement pour leur retraite. Le système 401(k) américain, malgré ses défauts, a généré des rendements moyens de 7 à 8% par an sur longue période.
La nuance : cette création de valeur pour les épargnants américains se fait en partie au détriment des consommateurs et entreprises du reste du monde. L'épargnant californien qui détient un ETF iShares bénéficie des hausses de prix VMware que paie l'entreprise française.
« La gestion indicielle améliore l'efficience des marchés »
Les défenseurs soutiennent que la gestion passive, en réduisant les coûts de transaction et en éliminant les biais des gérants actifs, rend les marchés plus efficients. Les prix reflètent mieux l'information disponible.
La nuance : cette efficience micro-économique peut masquer des inefficiences macro : concentration du pouvoir de vote, réduction des incitations à la concurrence, et circulation de l'épargne mondiale vers un nombre restreint d'acteurs.
« BlackRock n'est qu'un fiduciaire, pas un décideur »
L'argument juridique : BlackRock agit pour le compte de ses clients, dans leur intérêt. Il ne « possède » pas les entreprises ; il gère l'argent d'autrui. Les décisions de gouvernance visent à maximiser la valeur pour les bénéficiaires des fonds.
La nuance : le statut de fiduciaire n'empêche pas l'exercice d'un pouvoir réel. Avec 17 000 assemblées générales par an et des politiques de vote standardisées, BlackRock influence la gouvernance des entreprises mondiales sans mandat démocratique de ses millions de petits porteurs.
« L'Europe pourrait faire pareil »
Certains estiment que le problème n'est pas BlackRock, mais l'absence d'équivalent européen. Si l'épargne européenne était canalisée vers des gestionnaires continentaux, le rapport de force s'équilibrerait.
La nuance : c'est précisément la thèse de la section XIV. Mais construire un « BlackRock européen » prendra une génération, et suppose une volonté politique qui reste à démontrer. En attendant, le transfert de valeur continue.
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Conclusion : Sortir de la matrice
L'affaire VMware/Broadcom n'est pas un accident de parcours. Elle révèle un système où la finance américaine capte de la valeur à chaque étage de la chaîne technologique européenne.
Ce système tient en trois mécanismes interdépendants : l'omniprésence actionnariale (présent partout, BlackRock gagne quelle que soit l'option choisie), l'infrastructure de marché (ETF et Aladdin captent mécaniquement les flux vers les secteurs en croissance), et la capture institutionnelle (analystes, intégrateurs et régulateurs orientent vers le « moins risqué », c'est-à-dire l'américain).
Le coût est chiffrable : 15 milliards d'euros sur deux ans pour le seul cas VMware. Plusieurs dizaines de milliards par an si l'on agrège l'ensemble des dépendances. L'équivalent du budget de nombreuses politiques publiques majeures.
L'Europe dispose des outils pour inverser la tendance : fonds souverain numérique, ETF EuroStack, commande publique orientée, régulation offensive de l'interopérabilité. Mais ces leviers exigent un consensus politique que l'UE peine à construire.
La vraie question n'est plus de savoir si l'Europe doit agir, mais si elle en a encore la volonté.
Sources principales :