Aller au contenu
NNextHop
← Retour au blog
CloudCybersécuritéEuropeOpen SourceSecNumCloudSouveraineté

La dépendance numérique européenne est devenue un actif financier.

L’affaire VMware n’est pas seulement une hausse de prix. C’est une démonstration de puissance. Broadcom monétise un verrouillage, les entreprises européennes paient, et les mêmes actionnaires captent la rente, que l’on reste, que l’on migre, ou que l’on “se mette en conformité”. Derrière VMware, il y a une mécanique systémique où la gouvernance, la dette, le cloud et même l’énergie convergent vers les mêmes rendements. Cette analyse décortique cette chaîne de captation, et explique pourquoi les fausses solutions renforcent souvent le problème.

Par Sylvain Rutten28 mai 202536 min de lecture

Le cas VMware révèle comment le géant financier américain a structuré un système où, de la gouvernance à la dette, du cloud à l'énergie, chaque maillon de la chaîne numérique alimente les mêmes rendements. Une analyse des mécanismes profonds de captation de valeur au détriment de la souveraineté du Vieux Continent.

L'Europe numérique se trouve prise dans un étau dont elle ne mesure pas encore pleinement les contours. Derrière les augmentations tarifaires faramineuses imposées par Broadcom aux utilisateurs de VMware, derrière les migrations massives vers les clouds américains présentées comme la « solution » à cette crise, une même structure d'incitations oriente les flux : celle de BlackRock, premier gestionnaire d'actifs mondial avec plus de 11 500 milliards de dollars sous gestion.

Mais réduire BlackRock à un simple « gros actionnaire » serait passer à côté de l'essentiel. Le géant de la gestion indicielle a construit, en trois décennies, une position unique dans l'économie mondiale : à la fois actionnaire dominant, créancier majeur, infrastructure de marché incontournable et prescripteur de normes de gouvernance. Cette position lui permet de capter de la valeur à chaque étage de la chaîne technologique, que les marchés montent ou descendent, que les entreprises européennes restent captives ou tentent de s'émanciper.

Cette analyse démontre comment ce système fonctionne, du proxy voting aux ETF, de la dette corporate au « cloud de confiance », et pourquoi les « solutions » généralement proposées ne font souvent que renforcer la dépendance qu'elles prétendent combattre.

Pour comprendre : BlackRock en 30 secondes

>

BlackRock n'est pas une banque, ni un fonds spéculatif. C'est un gestionnaire d'actifs : des millions de particuliers et d'institutions lui confient leur épargne (retraite, assurance-vie, placements), et BlackRock l'investit pour eux en achetant des actions et obligations d'entreprises du monde entier.

>

Avec 11 500 milliards de dollars sous gestion (plus que le PIB de la zone euro), BlackRock est devenu le plus gros actionnaire de la plupart des grandes entreprises mondiales. Non pas parce qu'il a voulu « contrôler » ces entreprises, mais parce que l'épargne mondiale afflue vers ses produits, notamment les ETF (fonds cotés en bourse qui répliquent automatiquement un indice comme le S&P 500).

I. L'omniprésence actionnariale : BlackRock au coeur de la tech américaine

BlackRock n'est pas un simple investisseur parmi d'autres. Avec ses fonds iShares et sa stratégie de réplication indicielle, le gestionnaire détient des participations significatives dans la quasi totalité des géants technologiques américains. Plus encore, il figure systématiquement parmi les deux ou trois premiers actionnaires de ces entreprises, lui conférant une influence considérable lors des assemblées générales.

Participations de BlackRock dans les géants de la tech USParts détenues par BlackRock dans les principales capitalisations technologiques américaines (2024)

Ces chiffres, apparemment modestes, masquent une réalité bien plus significative. Dans le système actionnarial américain où la propriété est extrêmement dispersée, détenir 5 à 7% du capital d'une entreprise confère un pouvoir d'influence majeur. BlackRock est ainsi le premier ou deuxième actionnaire d'une société américaine cotée sur cinq, et possède plus de 5% du capital de quatre sociétés sur dix parmi les grandes capitalisations.

La particularité du modèle BlackRock réside dans son ubiquité. Contrairement à un fonds activiste qui ciblerait une entreprise spécifique, BlackRock est présent partout simultanément. Cette position lui permet de bénéficier de l'ensemble des dynamiques de marché, y compris celles qui opposent des concurrents directs.

II. Le triumvirat financier et la « common ownership »

BlackRock ne règne pas seul. Avec Vanguard et State Street, il forme ce que les chercheurs de Harvard Lucian Bebchuk et Scott Hirst ont baptisé les « Giant Three ». Ces trois gestionnaires d'actifs captent désormais l'essentiel de l'épargne des ménages américains, notamment via le système 401(k) de retraite par capitalisation.

Les « Giant Three » dans l'actionnariat de BroadcomRépartition des parts détenues par les trois principaux gestionnaires d'actifs (2024)

L'effet anticoncurrentiel de la « common ownership »

En clair : pourquoi des actionnaires communs peuvent réduire la concurrence

>

Imaginez que vous possédiez à la fois des actions Air France et Lufthansa. Souhaiteriez-vous qu'elles se livrent une guerre des prix qui ferait chuter les profits des deux ? Probablement pas. Vous préféreriez qu'elles maintiennent des tarifs élevés, même si c'est mauvais pour les consommateurs.

>

C'est le principe de la « common ownership » : quand les mêmes gros actionnaires détiennent des parts chez tous les concurrents d'un secteur, l'incitation à une concurrence agressive diminue.

Cette concentration actionnariale soulève des questions fondamentales que la recherche académique explore depuis une décennie. Lorsque les mêmes actionnaires détiennent des participations significatives chez des concurrents directs, les incitations à la concurrence agressive s'émoussent.

Les économistes José Azar, Martin Schmalz et Isabel Tecu ont montré dans une étude de 2018 que la « common ownership » dans le secteur aérien américain était corrélée à des prix de billets plus élevés de 3 à 7%. D'autres travaux ont étendu l'analyse aux secteurs bancaire et pharmaceutique avec des résultats similaires.

Présence croisée des Giant Three chez les concurrents du cloudParticipations combinées de BlackRock, Vanguard et State Street dans les principaux acteurs cloud (2024)

Appliquée au secteur technologique, cette grille de lecture suggère que les hyperscalers n'ont pas nécessairement intérêt à se livrer une guerre des prix destructrice. Leurs actionnaires communs bénéficient davantage d'un oligopole stable et rentable que d'une concurrence féroce qui comprimerait les marges de tous.

Il convient toutefois de nuancer : le débat académique reste ouvert. Des chercheurs comme Edward Rock et Daniel Rubinfeld contestent la robustesse des preuves empiriques et soulignent les difficultés méthodologiques à isoler l'effet de la common ownership d'autres facteurs. La question n'est pas tranchée, mais elle mérite d'être posée.

III. Le vrai pouvoir : la gouvernance par procuration

En clair : le « proxy voting », c'est quoi ?

>

Quand vous détenez des actions d'une entreprise, vous avez le droit de voter lors de son assemblée générale annuelle : choix des administrateurs, rémunération du PDG, orientation stratégique, etc. Mais quand votre épargne est investie via un fonds (comme un ETF BlackRock), c'est le gestionnaire du fonds qui vote à votre place. C'est le « proxy voting » ou vote par procuration.

>

Concrètement, si vous avez 10 000 € dans un ETF iShares, BlackRock vote pour vous aux assemblées d'Apple, Microsoft, Amazon et des centaines d'autres entreprises, sans vous demander votre avis.

Au delà de la simple détention d'actions, le pouvoir de BlackRock s'exerce principalement à travers ce vote aux assemblées générales. C'est là que réside le « pouvoir sans mandat démocratique » le plus significatif.

Le paradoxe de la gestion passive

La gestion indicielle repose sur un paradoxe fondamental. Les clients choisissent un ETF pour sa performance financière, pas pour ses orientations de gouvernance. Pourtant, en confiant leur épargne à BlackRock, ils lui délèguent implicitement le droit de vote attaché à leurs actions.

En 2023, BlackRock a exercé des droits de vote sur plus de 17 000 assemblées générales dans le monde, soit environ 170 000 résolutions. Aucun épargnant individuel ne peut suivre, analyser et se prononcer sur un tel volume de décisions.

La chaîne de délégation du pouvoir actionnarialComment l'épargne des ménages se transforme en pouvoir de gouvernance

Les conseillers en vote : ISS et Glass Lewis

Pour traiter ce flux de décisions, BlackRock s'appuie largement sur les recommandations de deux sociétés de conseil en vote (proxy advisors) : Institutional Shareholder Services (ISS) et Glass Lewis. Ces acteurs, largement méconnus du grand public, exercent une influence considérable sur la gouvernance des entreprises cotées mondiales.

ISS et Glass Lewis analysent les résolutions soumises au vote et émettent des recommandations que les gestionnaires d'actifs suivent fréquemment. Des études estiment que les recommandations d'ISS influencent entre 6% et 10% des votes, un chiffre suffisant pour faire basculer de nombreuses résolutions.

Les politiques de vote : ESG et « say-on-pay »

BlackRock publie chaque année ses politiques de vote, qui définissent ses orientations sur les grandes questions de gouvernance : rémunération des dirigeants (say-on-pay), composition des conseils d'administration, résolutions climatiques, etc.

Ces politiques, bien que présentées comme « responsables », reflètent avant tout les intérêts de BlackRock en tant qu'actionnaire universel. Le gestionnaire a ainsi voté contre des résolutions climatiques jugées trop contraignantes en 2023, arguant qu'elles risquaient de nuire à la performance financière.

La question fondamentale demeure : qui mandate BlackRock pour définir ce qu'est une « bonne gouvernance » ? Les épargnants dont il gère l'argent n'ont jamais été consultés sur ces orientations.

Certes, BlackRock a lancé en 2022 un programme de « pass-through voting » permettant à certains clients institutionnels de voter directement. Mais ce dispositif reste marginal : il ne concerne qu'une fraction des encours et exclut les particuliers investis via ETF. L'essentiel du pouvoir de vote demeure concentré entre les mains de l'équipe Investment Stewardship de BlackRock.

IV. BlackRock comme infrastructure de marché

En clair : un ETF, comment ça marche ?

>

Un ETF (Exchange Traded Fund) est un fonds d'investissement coté en bourse. Au lieu de choisir vous-même quelles actions acheter, vous achetez une part d'ETF qui réplique automatiquement un indice (par exemple, le CAC 40 ou le Nasdaq).

>

L'avantage : frais très bas, diversification instantanée. L'inconvénient : votre argent afflue mécaniquement vers les plus grosses entreprises de l'indice, sans réflexion sur leur valeur réelle. Et c'est BlackRock (via iShares) qui gère le plus gros volume mondial d'ETF.

Au delà de son rôle d'investisseur, BlackRock s'est progressivement transformé en infrastructure de marché, un statut qui lui confère des avantages systémiques uniques.

Les ETF iShares : les « autoroutes » du capital

Les ETF (Exchange Traded Funds) de la gamme iShares représentent plus de 3 000 milliards de dollars d'actifs sous gestion. Ces produits fonctionnent comme des « autoroutes » pour les flux de capitaux : lorsqu'un secteur attire l'investissement, l'argent transite mécaniquement par les ETF iShares qui répliquent ce secteur.

Croissance des actifs iShares vs capitalisation du NasdaqÉvolution parallèle des encours ETF BlackRock et de la valorisation tech (base 100 en 2015)

Ce mécanisme crée un cercle auto-renforçant : la tech capte l'épargne mondiale, BlackRock capte la tech via ses ETF sectoriels, les flux entrants poussent les valorisations à la hausse, ce qui attire de nouveaux flux. Le gestionnaire d'actifs devient ainsi le principal bénéficiaire de la financiarisation de l'économie numérique.

Aladdin : le système nerveux des marchés

En clair : Aladdin, la plateforme qui « voit » les marchés

>

Aladdin (Asset, Liability, Debt and Derivative Investment Network) est un logiciel de gestion de risques créé par BlackRock. Imaginez un tableau de bord géant qui analyse en temps réel des milliers de portefeuilles d'investissement pour évaluer leurs risques.

>

BlackRock ne se contente pas de l'utiliser pour lui-même : il le vend à d'autres banques, assureurs et fonds de pension. Résultat : plus de 20 000 milliards de dollars d'actifs dans le monde sont « pilotés » via Aladdin. BlackRock devient ainsi l'infrastructure technique sur laquelle repose une partie du système financier mondial.

La plateforme Aladdin constitue l'autre pilier de l'infrastructure BlackRock. Ce système de gestion des risques et d'analyse de portefeuille est utilisé par des centaines d'institutions financières dans le monde, gérant collectivement plus de 20 000 milliards de dollars d'actifs.

Aladdin confère à BlackRock une visibilité agrégée sans équivalent sur les dynamiques de marché. Les données anonymisées et les modèles de risque alimentés par des centaines d'institutions permettent d'identifier les tendances avant qu'elles ne deviennent visibles au reste du marché. Cette position d'observateur privilégié, sans accès direct aux portefeuilles individuels des clients, constitue néanmoins un avantage informationnel considérable.

V. Le levier oublié : la dette

En clair : pourquoi des entreprises riches empruntent quand même

>

Apple a plus de 150 milliards de dollars de cash. Pourtant, l'entreprise emprunte régulièrement sur les marchés en émettant des obligations (des titres de dette que les investisseurs achètent en échange d'intérêts).

>

Pourquoi ? Pour des raisons fiscales (les intérêts sont déductibles des impôts) et de flexibilité (le cash reste disponible pour d'autres usages). Résultat : BlackRock, en achetant ces obligations via ses fonds, perçoit des intérêts en plus des dividendes des actions. Double source de revenus sur les mêmes entreprises.

Réduire BlackRock à un investisseur en actions serait une erreur majeure. Le gestionnaire est également l'un des plus importants détenteurs d'obligations corporate au monde, avec plus de 2 500 milliards de dollars investis en fixed income.

La dette tech : une pompe à rendement

Les géants technologiques, malgré leurs montagnes de trésorerie, émettent régulièrement de la dette. Ce paradoxe apparent s'explique par l'optimisation fiscale et financière : les intérêts sont déductibles, le cash offshore reste à l'abri de l'impôt américain, et la dette offre une flexibilité du capital que l'autofinancement n'apporte pas. Apple a ainsi émis plus de 100 milliards de dollars d'obligations depuis 2013, Microsoft plus de 80 milliards, et Google (Alphabet) près de 40 milliards.

À chaque émission, les fonds obligataires de BlackRock sont acheteurs. Le gestionnaire perçoit ainsi les intérêts de la dette (rendement obligataire) en plus des dividendes des actions. Double captation sur le même sous-jacent.

Encours de dette corporate des géants techObligations émises par les principales entreprises technologiques (en milliards USD, 2024)

« BlackRock gagne même quand ça baisse »

Le positionnement sur la dette offre un avantage supplémentaire : la protection contre les baisses de marché. Lorsque les actions chutent, les investisseurs se réfugient vers les obligations, considérées comme plus sûres. Les fonds obligataires de BlackRock captent ces flux de « flight to quality ».

De plus, les obligations senior sont remboursées avant les actionnaires en cas de faillite. BlackRock, présent aux deux étages de la structure de capital, est ainsi protégé dans les scénarios défavorables.

Cette position explique pourquoi BlackRock peut promouvoir une certaine « prise de risque » dans ses politiques de gouvernance : même si une stratégie agressive échoue, le gestionnaire récupère sa mise via la dette.

VI. L'affaire VMware : anatomie d'une captation de valeur

Le rachat de VMware par Broadcom pour 69 milliards de dollars en novembre 2023 constitue un cas d'école des mécanismes de captation de valeur mis en oeuvre par les grands acteurs de la finance américaine au détriment de l'économie européenne.

VMware, leader mondial de la virtualisation, équipe plus de 90% des grandes organisations publiques et privées européennes. Cette position quasi monopolistique en fait ce que les économistes appellent un « sticky product », un produit dont la migration vers une alternative est si coûteuse et risquée qu'elle devient pratiquement impossible à court terme.

L'explosion tarifaire

Dès la finalisation du rachat, Broadcom a mis en oeuvre une stratégie agressive : suppression des licences perpétuelles, regroupement forcé en bundles logiciels, et augmentations tarifaires sans précédent.

Augmentations tarifaires VMware après le rachat par BroadcomHausses de prix rapportées par différents clients européens (2024)

Ces chiffres ne sont pas des exceptions. L'Observatoire européen de la concurrence dans le cloud (ECCO) a documenté des augmentations comprises entre 800% et 1500% pour la majorité des clients européens. En moyenne, les factures ont été multipliées par dix sans aucune amélioration technique ou développement logiciel.

Le coût pour l'économie européenne

Les quatre principales associations de DSI européennes (Cigref, Beltug, CIO Platform Nederland, Voice) ont estimé à 15 milliards d'euros la « ponction financière exorbitante, illégitime et stérile » que Broadcom s'apprête à prélever sur l'économie européenne au cours des 24 mois suivant le rachat.

Flux financiers : de l'Europe vers les actionnaires américainsEstimation des transferts de valeur liés au rachat VMware/Broadcom (en milliards d'euros sur 2 ans)

Ce transfert massif de richesses constitue une hémorragie économique pour le continent européen, sans contrepartie productive. L'argent prélevé ne finance ni innovation, ni emplois en Europe. Il alimente directement les rendements des actionnaires américains et, via les impôts, le Trésor des États Unis.

VII. La chaîne de dépendance complète : du logiciel à l'énergie

VMware n'est qu'un étage d'une chaîne de dépendance bien plus vaste. Pour comprendre l'ampleur du phénomène, il faut déplier l'ensemble de la pile technologique sur laquelle repose l'économie numérique européenne.

La chaîne complète de dépendance technologique européenneDu logiciel applicatif à l'énergie : chaque étage génère des rentes vers les mêmes actionnaires

Étage 1 : Virtualisation et conteneurs

VMware domine la virtualisation classique. Red Hat (IBM) s'impose pour l'orchestration Kubernetes. BlackRock détient 7,2% d'IBM.

Étage 2 : Les hyperscalers

AWS, Azure et GCP concentrent plus de 65% du marché mondial du cloud public. Les « Giant Three » détiennent collectivement 18 à 22% du capital de chacun.

Étage 3 : L'infrastructure IA

Nvidia capte 90% du marché des puces IA. BlackRock détient 5,8% de son capital.

Étage 4 : Semi-conducteurs

TSMC fabrique l'essentiel des puces avancées. Synopsys fournit les outils de conception. BlackRock est actionnaire significatif des deux.

Étage 5 : Énergie

Les data centers consomment des quantités massives d'électricité. Microsoft a signé un PPA nucléaire avec Constellation Energy. BlackRock, via ses fonds infrastructure, est présent sur ce segment également.

Le message essentiel : la rente se déplace d'un étage à l'autre selon les cycles technologiques, mais l'actionnariat dominant reste le même. Que l'avenir soit au cloud, à l'IA, au quantique ou à une technologie encore inconnue, BlackRock sera positionné pour en capter la valeur.

VIII. Le vendor lock-in comme actif financier

En clair : le « lock-in », ou comment devenir prisonnier de son fournisseur

>

Vous utilisez VMware depuis 15 ans. Toute votre infrastructure repose dessus. Vos équipes ne connaissent que ça. Migrer vers une alternative prendrait 3 ans, coûterait des millions et comporterait des risques majeurs.

>

C'est le « vendor lock-in » : plus vous utilisez un produit, plus il devient difficile et coûteux d'en changer. Le fournisseur le sait, et il peut donc augmenter ses prix sans craindre de vous perdre. VMware vient de le démontrer avec des hausses de 1000%.

Les analystes financiers ont parfaitement intégré la valeur du « lock-in » technologique dans leurs modèles de valorisation. Ce qui constitue un problème stratégique pour l'Europe est un actif pour Wall Street.

La formule du pricing power

Le raisonnement est simple :

Plus les switching costs (coûts de migration) sont élevés, plus le fournisseur dispose de pricing power
Plus le pricing power est élevé, plus les marges sont prévisibles et défendables
Plus les marges sont défendables, plus le multiple de valorisation est élevé
Plus le multiple est élevé, meilleur est le rendement pour l'actionnaire indiciel
Corrélation entre switching costs et multiples de valorisationRelation entre la difficulté de migration (estimée) et le ratio EV/EBITDA des éditeurs logiciels (2024)

La dépendance européenne comme actif coté

Dans cette logique, la dépendance technologique européenne n'est pas un « problème » : c'est un actif financier coté en bourse. Chaque fois qu'une entreprise européenne signe un contrat pluriannuel avec un fournisseur américain sans clause de sortie raisonnable, elle accroît la « valeur de la captivité » intégrée dans le cours de bourse de ce fournisseur.

Les 15 milliards d'euros que Broadcom s'apprête à prélever sur l'économie européenne sont, du point de vue des marchés, la « réalisation de valeur » d'un actif (le lock-in VMware) qui était déjà intégré dans le prix payé lors du rachat.

Cette lecture explique pourquoi les investisseurs ont applaudi les augmentations tarifaires de Broadcom : elles validaient leur thèse d'investissement sur la monétisation du lock-in.

IX. Le piège du « quelle que soit votre décision »

La situation créée par Broadcom place les entreprises européennes face à un choix impossible, dans lequel BlackRock gagne à tous les coups.

Scénario 1 : Rester sur VMware

Accepter les nouvelles conditions tarifaires revient à subir une augmentation moyenne de 1000% sans contrepartie. La rente ainsi générée alimente les dividendes et rachats d'actions de Broadcom, dont BlackRock détient 5,9%.

Scénario 2 : Migrer vers les hyperscalers américains

La « solution » naturelle consiste à accélérer la migration vers AWS, Azure ou GCP. Mais ces hyperscalers ont les mêmes actionnaires que Broadcom. BlackRock détient 6,5% d'Amazon, 7,3% de Microsoft et 6,2% d'Alphabet.

Participations de BlackRock dans l'écosystème cloudPrésence actionnariale dans les différentes options de migration (2024)

Scénario 3 : Migrer vers des alternatives européennes

Quelques alternatives existent : Proxmox (open source autrichien), OpenNebula (espagnol), ou les offres cloud d'OVHcloud et Scaleway. Mais leur adoption à grande échelle nécessite 3 à 5 ans de migration, des investissements considérables en compétences, et une prise de risque que peu de DSI sont prêts à assumer.

Gartner estime que seulement 15% des entreprises utilisatrices de VMware initieront une migration vers des alternatives non américaines d'ici 2025, proportion qui pourrait atteindre 35% en 2028 dans le scénario le plus optimiste.

mermaidflowchart TB
    subgraph " "
        start["🏢 Entreprise européenne"]
        vmware["📦 Dépendance VMware"]
        broadcom["💰 Rachat Broadcom<br/>+1000% tarifs"]
        choice{"Choix impossible"}
        stay["Rester VMware<br/>= payer Broadcom"]
        migrate_us["Migrer Cloud US<br/>= payer AWS/Azure/GCP"]
        migrate_eu["Migrer alternative EU<br/>= 3 à 5 ans, risque élevé"]
        blackrock["⬡ BlackRock<br/>actionnaire partout"]
        weakness["⚠️ Affaiblissement<br/>souveraineté EU"]
    end

    start --> vmware
    vmware --> broadcom
    broadcom --> choice
    choice -->|"Court terme"| stay
    choice -->|"Moyen terme"| migrate_us
    choice -->|"Long terme"| migrate_eu
    stay --> blackrock
    migrate_us --> blackrock
    blackrock --> weakness
    migrate_eu -->|"Coûts transition"| weakness

    style start fill:#3b82f6,stroke:#1e40af,color:#fff
    style vmware fill:#f97316,stroke:#ea580c,color:#fff
    style broadcom fill:#dc2626,stroke:#b91c1c,color:#fff
    style choice fill:#a855f7,stroke:#7c3aed,color:#fff
    style stay fill:#f97316,stroke:#ea580c,color:#fff
    style migrate_us fill:#f97316,stroke:#ea580c,color:#fff
    style migrate_eu fill:#22c55e,stroke:#16a34a,color:#fff
    style blackrock fill:#1e40af,stroke:#1e3a8a,color:#fff
    style weakness fill:#dc2626,stroke:#b91c1c,color:#fff

Le cercle vicieux de la dépendance technologique : Quel que soit le chemin emprunté, les flux financiers convergent vers les mêmes actionnaires.

L'Europe se retrouve ainsi dans un système où chaque décision, même celle de chercher l'indépendance, renforce à court terme la captation de valeur par les acteurs financiers américains.

X. L'État américain en arrière-plan

La domination technologique américaine ne repose pas uniquement sur l'excellence entrepreneuriale et l'efficacité des marchés financiers. Elle s'adosse à un « complexe » public/privé qui mêle commande publique massive, écosystème défense/renseignement et régulation extraterritoriale.

La commande publique comme moteur

Le gouvernement fédéral américain est le plus gros client informatique du monde. Le programme FedRAMP (Federal Risk and Authorization Management Program) définit les standards de sécurité pour les fournisseurs cloud du gouvernement. Obtenir la certification FedRAMP ouvre un marché de plusieurs dizaines de milliards de dollars par an.

AWS, Microsoft Azure et Google Cloud ont tous développé des offres « GovCloud » spécifiques. Ces contrats publics ont permis de financer le développement d'infrastructures ensuite commercialisées au reste du monde, y compris en Europe.

L'écosystème défense et renseignement

La CIA a été l'un des premiers clients cloud d'AWS avec un contrat de 600 millions de dollars en 2013. Le DoD (Department of Defense) a attribué des contrats JEDI puis JWCC à Microsoft et AWS pour des montants cumulés de plusieurs dizaines de milliards.

Cet écosystème crée une proximité structurelle entre les géants tech et l'appareil sécuritaire américain. Une proximité qui soulève des questions légitimes sur l'utilisation des données hébergées dans les clouds US par des entreprises européennes.

Cloud Act et FISA : l'extraterritorialité juridique

Le CLOUD Act (2018) permet aux autorités américaines d'exiger l'accès aux données stockées par des entreprises américaines, y compris lorsque ces données sont hébergées hors des États Unis. Le FISA (Foreign Intelligence Surveillance Act) Section 702 autorise la surveillance sans mandat des communications de personnes non américaines.

Ces dispositifs juridiques placent toute donnée confiée à un fournisseur américain sous la juridiction potentielle des États Unis, indépendamment de sa localisation physique.

Le complexe public/privé américain dans la techForces et faiblesses du modèle américain vu depuis l'Europe

XI. Les « solutions » qui renforcent le système

Face à la crise VMware, plusieurs « solutions » sont proposées aux entreprises européennes. L'analyse de ces options révèle qu'elles tendent souvent à renforcer la dépendance plutôt qu'à la réduire.

Les migrations de crise vers les hyperscalers

La réponse la plus commune à l'explosion tarifaire VMware consiste à accélérer la migration vers le cloud public. AWS, Azure et GCP proposent tous des programmes d'accompagnement et des crédits de migration pour faciliter cette transition.

Mais cette « solution » ne fait que déplacer la dépendance d'un acteur américain (Broadcom) vers d'autres (Amazon, Microsoft, Google). Les mêmes actionnaires en bénéficient, et le risque de pricing power abusif est simplement reporté dans le temps.

Le « cloud de confiance » : conformité vs souveraineté

En France, le label « cloud de confiance » (SecNumCloud) et les offres « Bleu » (Microsoft/Orange/Capgemini) et « S3ns » (Google/Thales) sont présentées comme des réponses au problème de souveraineté.

Ces offres gèrent effectivement le risque de conformité réglementaire (RGPD, Cloud Act) en garantissant un hébergement sur le sol français par des entités de droit français. Mais elles ne résolvent en rien la dépendance économique : les licences logicielles, les redevances technologiques et les marges remontent toujours vers les maisons mères américaines.

Cloud de confiance : ce qui reste en Europe vs ce qui part aux USRépartition estimée de la valeur créée par les offres de cloud souverain (en %)

La conformité comme produit dérivé de la dépendance

Plus subtilement, l'industrie de la conformité qui s'est développée autour du RGPD, du Cloud Act et des réglementations connexes constitue elle-même un « produit dérivé » de la dépendance technologique.

Les entreprises européennes paient des consultants, des auditeurs et des intégrateurs pour « gérer » leur dépendance aux solutions américaines plutôt que pour s'en affranchir. Ce marché de la compliance, estimé à plusieurs milliards d'euros par an en Europe, n'existerait pas sans la dépendance qu'il prétend encadrer.

XII. La capture des récits : analystes, cabinets et médias

La persistance de la dépendance technologique européenne s'explique aussi par la « capture des récits » : l'écosystème qui influence les décisions des DSI et des dirigeants est lui-même aligné sur les intérêts des fournisseurs dominants.

Le « Magic Quadrant » et l'orientation vers le « moins risqué »

Gartner, Forrester et IDC dominent le marché des études technologiques destinées aux décideurs. Leurs « Magic Quadrants » et « Waves » orientent des milliards de dollars de dépenses IT chaque année.

Ces cabinets ont un modèle économique fondé sur les abonnements des grandes entreprises et les revenus des conférences. Les géants tech américains sont à la fois leurs plus gros clients (pour les études personnalisées) et leurs plus gros annonceurs (pour les événements).

Dans ce contexte, recommander une solution « risquée » (comprendre : non américaine, moins établie) expose l'analyste à des critiques si le projet échoue. Recommander AWS ou Microsoft est « safe » : personne ne sera licencié pour avoir choisi le leader du marché.

Les intégrateurs : incitations alignées sur les éditeurs

Les grands cabinets de conseil et intégrateurs (Accenture, Capgemini, Atos, etc.) tirent une part croissante de leurs revenus des partenariats avec les hyperscalers. AWS, Azure et GCP ont tous des programmes « partenaires » qui rémunèrent les intégrateurs en fonction du volume de business généré.

Un consultant qui recommande une migration vers OVHcloud plutôt qu'Azure génère moins de revenus pour son employeur qu'un consultant qui recommande Azure. L'incitation structurelle pousse vers les solutions américaines.

Le circuit des conférences et de l'expertise

Les conférences tech (AWS re:Invent, Microsoft Ignite, Google Cloud Next) sont devenues des événements majeurs où se construisent les réputations et les carrières. Les « experts » reconnus sont ceux qui maîtrisent les technologies dominantes.

Un architecte cloud spécialisé sur AWS trouvera plus facilement des missions qu'un spécialiste d'OpenStack ou de Proxmox. Cette dynamique de marché du travail renforce la concentration des compétences sur les solutions américaines et rend l'émergence d'alternatives européennes plus difficile.

XIII. L'inaction européenne : une complicité passive

Face à cette situation, la réponse des institutions européennes a été d'une faiblesse déconcertante. La Commission européenne avait été alertée dès 2022 par le Cigref et ses partenaires européens sur les risques du rachat de VMware par Broadcom. Malgré ces mises en garde, elle a approuvé l'opération sans conditions significatives.

Le CISPE (Cloud Infrastructure Service Providers in Europe) a depuis porté plainte devant le Tribunal de l'Union européenne, arguant que la Commission avait « regardé cette fusion les yeux à moitié fermés et l'a déclarée sans risque ». L'association accuse Bruxelles d'avoir « remis un chèque en blanc à Broadcom pour augmenter les prix, verrouiller et pressurer les clients ».

Analyse SWOT de la position européenne face à la dépendance technologiqueForces, faiblesses, opportunités et menaces pour la souveraineté numérique européenne

XIV. Le contre-modèle européen : que ferait un « BlackRock européen » ?

Pour sortir de l'impasse, il faut imaginer ce que serait une stratégie européenne symétrique à celle de BlackRock : utiliser le poids financier pour orienter les marchés plutôt que de les subir.

Un fonds souverain numérique européen

L'Europe dispose de ressources financières considérables, mais fragmentées. Un fonds souverain européen dédié au numérique pourrait :

Prendre des participations significatives dans les champions technologiques européens (ASML, SAP, OVHcloud, etc.) pour en assurer la stabilité actionnariale et bloquer les OPA hostiles.

Investir dans les alternatives émergentes (Proxmox, OpenNebula, Scaleway) pour accélérer leur montée en puissance et leur permettre d'atteindre la taille critique.

Constituer des participations dans les géants américains pour avoir « voix au chapitre » dans leur gouvernance. Si l'Europe détenait 2% d'Amazon, Microsoft et Google, elle disposerait d'un levier d'influence non négligeable.

Des ETF européens « EuroStack »

Sur le modèle des ETF thématiques américains, des ETF « EuroStack » pourraient canaliser l'épargne européenne vers les entreprises technologiques du continent. Les plans d'épargne retraite européens (PER en France, équivalents ailleurs) pourraient être incités fiscalement à investir dans ces véhicules.

L'interopérabilité comme arme réglementaire

Le DMA (Digital Markets Act) ouvre la voie à des obligations d'interopérabilité pour les « gatekeepers ». Cette logique pourrait être étendue au segment de la virtualisation :

Portabilité obligatoire des workloads VMware vers d'autres hyperviseurs
Formats ouverts pour les images de machines virtuelles
Interdiction des bundles forcés et des pratiques de lock-in

La commande publique comme levier de traction

Les marchés publics européens représentent plus de 2 000 milliards d'euros par an. Imposer des critères de souveraineté numérique dans les appels d'offres créerait un marché captif pour les alternatives européennes.

Le principe du « Buy European when possible » (achat européen quand c'est possible) sur les segments où des alternatives crédibles existent (virtualisation, stockage objet, IAM) enverrait un signal fort au marché.

Les limites du contre-modèle

Ce scénario suppose un mandat politique clair et une coordination entre États membres sur les épargnes retraite et l'assurance-vie, aujourd'hui largement nationales. Il implique aussi d'accepter une période de moindre rendement le temps que l'écosystème européen atteigne la maturité. Autant de conditions qui exigent un consensus politique que l'UE peine à construire sur les sujets industriels.

Trajectoire vers la souveraineté numérique européenneScénarios d'évolution de la dépendance technologique selon les politiques adoptées

XV. L'autre lecture : ce que répondent les défenseurs du système

Par souci d'équilibre, il convient de présenter les arguments avancés par les partisans du modèle actuel, même si cette analyse les considère insuffisants.

« BlackRock crée de la valeur pour les épargnants »

L'argument principal : en démocratisant l'accès aux marchés via des ETF à faibles frais (souvent 0,1% par an contre 1 à 2% pour les fonds actifs), BlackRock a permis à des millions de ménages modestes d'investir efficacement pour leur retraite. Le système 401(k) américain, malgré ses défauts, a généré des rendements moyens de 7 à 8% par an sur longue période.

La nuance : cette création de valeur pour les épargnants américains se fait en partie au détriment des consommateurs et entreprises du reste du monde. L'épargnant californien qui détient un ETF iShares bénéficie des hausses de prix VMware que paie l'entreprise française.

« La gestion indicielle améliore l'efficience des marchés »

Les défenseurs soutiennent que la gestion passive, en réduisant les coûts de transaction et en éliminant les biais des gérants actifs, rend les marchés plus efficients. Les prix reflètent mieux l'information disponible.

La nuance : cette efficience micro-économique peut masquer des inefficiences macro : concentration du pouvoir de vote, réduction des incitations à la concurrence, et circulation de l'épargne mondiale vers un nombre restreint d'acteurs.

« BlackRock n'est qu'un fiduciaire, pas un décideur »

L'argument juridique : BlackRock agit pour le compte de ses clients, dans leur intérêt. Il ne « possède » pas les entreprises ; il gère l'argent d'autrui. Les décisions de gouvernance visent à maximiser la valeur pour les bénéficiaires des fonds.

La nuance : le statut de fiduciaire n'empêche pas l'exercice d'un pouvoir réel. Avec 17 000 assemblées générales par an et des politiques de vote standardisées, BlackRock influence la gouvernance des entreprises mondiales sans mandat démocratique de ses millions de petits porteurs.

« L'Europe pourrait faire pareil »

Certains estiment que le problème n'est pas BlackRock, mais l'absence d'équivalent européen. Si l'épargne européenne était canalisée vers des gestionnaires continentaux, le rapport de force s'équilibrerait.

La nuance : c'est précisément la thèse de la section XIV. Mais construire un « BlackRock européen » prendra une génération, et suppose une volonté politique qui reste à démontrer. En attendant, le transfert de valeur continue.

En résumé : un système rationnel individuellement, problématique collectivement

>

À chaque étage, les acteurs font des choix rationnels : l'épargnant choisit l'ETF le moins cher, l'entreprise choisit le fournisseur leader, l'analyste recommande la solution « sûre ». Mais l'agrégation de ces choix individuels produit une concentration de pouvoir et une dépendance systémique que personne n'a explicitement voulue.
Méthodologie et limites

>

Cette analyse s'appuie sur des données publiques : filings SEC (formulaires 13F), rapports annuels, études académiques peer-reviewed et sources journalistiques vérifiées. Les participations actionnariales fluctuent trimestriellement ; les chiffres cités reflètent les dernières données disponibles (T3 2024).

>

Plusieurs limites méritent d'être soulignées. Le débat académique sur les effets anticoncurrentiels de la common ownership reste ouvert. La causalité entre concentration actionnariale et comportements de marché est difficile à isoler. Par ailleurs, BlackRock agit en tant que gestionnaire fiduciaire pour le compte de ses clients, non en son nom propre ; son « pouvoir » est en partie délégué. Enfin, les estimations de transferts financiers (15 Mds€) reposent sur des projections d'associations professionnelles, avec les marges d'incertitude inhérentes.

Conclusion : Sortir de la matrice

L'affaire VMware/Broadcom n'est pas un accident de parcours. Elle révèle un système où la finance américaine capte de la valeur à chaque étage de la chaîne technologique européenne.

Ce système tient en trois mécanismes interdépendants : l'omniprésence actionnariale (présent partout, BlackRock gagne quelle que soit l'option choisie), l'infrastructure de marché (ETF et Aladdin captent mécaniquement les flux vers les secteurs en croissance), et la capture institutionnelle (analystes, intégrateurs et régulateurs orientent vers le « moins risqué », c'est-à-dire l'américain).

Le coût est chiffrable : 15 milliards d'euros sur deux ans pour le seul cas VMware. Plusieurs dizaines de milliards par an si l'on agrège l'ensemble des dépendances. L'équivalent du budget de nombreuses politiques publiques majeures.

L'Europe dispose des outils pour inverser la tendance : fonds souverain numérique, ETF EuroStack, commande publique orientée, régulation offensive de l'interopérabilité. Mais ces leviers exigent un consensus politique que l'UE peine à construire.

La vraie question n'est plus de savoir si l'Europe doit agir, mais si elle en a encore la volonté.

Sources principales :

Rapport ECCO (European Cloud Competition Observatory), mai 2025
Courrier Cigref/Beltug/CIO Platform Nederland/Voice à la Commission européenne, avril 2024
Données actionnariales Zonebourse et Bloomberg, 2024
Bebchuk & Hirst, « The Specter of the Giant Three », Boston University Law Review, 2019
Azar, Schmalz & Tecu, « Anticompetitive Effects of Common Ownership », Journal of Finance, 2018
Rapports Gartner sur l'infrastructure distribuée hybride, 2024 et 2025
BlackRock Investment Stewardship Reports, 2023-2024
SEC Filings (13F) des principaux gestionnaires d'actifs
Financial Times, The Register, Le Monde Informatique, CIO Online
Partager :